19d Le Chauffeur
Un barrage policier coupe l'accès vers l'allée Capois-la-Mort à l'angle de l'avenue Lysius-Salomon dans le quartier des affaires. Des jeunes gens ont installé des hauts-parleurs et décoré le quadrilatère à l'aide de banderoles colorées. Il y aura fête de rue ce soir. Le fourgon doit ralentir en passant devant la Banque Scotia afin d'éviter un drame. Des désespérés ont dormi sur place et sur la voie dans l'espoir d'être les premiers à profiter du redémarrage du système bancaire. Guito et Djon Djon circulent pieds nus et en haillons parmi eux. Les deux lascars sans domicile fixe continuent de vendre des assurances pour la Petit-Goâve Life. Ils récoltent aussi les numéros de comptes et renseignements personnels de gens trop indisposés par l'épuisement et la faim pour réfléchir correctement. Guito et Djon Djon ne garantissent rien à personne, mais ils prétendent connaître un moyen de débloquer de l'argent, pour ceux qui leur font aveuglément confiance, grâce à la magie de l'Internet. Albin les klaxonne. Il fait signe a Guito d'approcher. Celui-ci arrive au pas de course.
- Nous voulons nous rendre chez le barbier Fresnel Beltias. Quelle est le meilleur trajet pour déboucher sur Céligny-Ardouin sans tomber sur des barricades ?
- Vous continuez tout droit jusqu'à la Place Edmond-Laforest, puis tournez à gauche sur Thomas-Madiou, indique Guito. Quand vous croisez René-Depestre, ne vous engagez surtout pas dans la rue même si la voie est libre, un tordu distribue des bouteilles d'essence et de l'alcool à des délinquants juvéniles depuis ce matin. Contournez plutôt le marché et traversez le stationnement du cinéma en diagonale. Vous déboucherez sur le chemin Boisrond-Canal. À partir de là, impossible de circuler sur quatre roues, y a une bande de cinglés qui ont érigé un tribunal sur la Place Charlemagne-Péralte pour pendre qui bon leur semble sur un échafaud de fortune. J'imagine que Paris ressemblait à ça quand l'Assemblée Constituante a décidé d'en finir avec les Montagnards et les Hébertistes. Progressez jusqu'à George-Anglade en longeant les murs pour ne pas être happés par les blindés qui y font littéralement la course. En sautant la clôture située derrière la maison du cordonnier Cyril Lavache, vous aboutirez techniquement dans la cour de Fresnel Beltias. Je dis techniquement, parce que paraît-il que le barbier n'a pas les documents pour prouver que cette maison appartient à sa famille depuis l'époque d'Antoine Simon comme il le répétait souvent. Fresnel ne possède donc pas de bons du pétrole valides. Je vois que vous trimballez de la marchandise neuve dans notre fourgon. Qu'est-ce qu'y ont fait ? Je peux leur servir d'avocat si y a personne pour les représenter. Au nombre de fois que j'ai été arrêté et inculpé, je suis devenu autodidacte dans les affaires légales.
- Ce ne sont pas des prisonniers, mais des fonctionnaires.
- Nous devons faire vite, Albin, presse le vérificateur général.
- Mais je reconnais cette voix, fait Guito en rentrant la tête dans l'habitacle du camion. Bon sang ! s'exclame-t-il, mais c'est Missionnaire. Djon Djon ! hèle-t-il, devine qui vient de se faire attraper pour délit d'initié ?
- Ce ne sont pas des criminels, espèce d'abruti, s'énerve Picot.
- Qu'est-ce qu'y font dans notre fourgon alors ?
- Qui vient de se faire coffrer ? demande Djon Djon du coin de la rue.
- Missionnaire, le Blanc qui parle créole !
- Missionnaire est mort, répond Djon Djon, complètement désintéressé. Vidal Gascon a juré qu'il avait écrit son eulogie et payé pour les fleurs.
- Vidal prétend aussi être le père de Blanket Jackson et le concepteur de Windows 7. Puisque je te dis qu'il est là. Vous êtes revenus pour reprendre les commandes de l'ONG Rivière Espérance, n'est-ce pas, Missionnaire ? Difficile de résister à sa vocation, pas vrai ? Ce pays a besoin d'hommes comme vous, des gens dévoués corps et âme, prêts à revenir du royaume des morts pour terminer la besogne inachevée.
- Je remettrai Rivière Espérance sur pied quand j'aurai terminé mon enquête. Je vous en donne ma parole.
- Vous perdez un temps précieux, monsieur Gingras, dit Picot. L'haleine de Guito me porte à penser qu'il ne se souviendra plus de cette conversation dans une heure.
- J'habite dans la rue, dit Guito, vous savez que c'est le meilleur endroit pour s'informer en ville. J'ai toujours eu beaucoup de respect pour vous, Missionnaire. Si je peux vous être d'une aide quelconque, téléphonez-moi.
- Fais voir ton appareil téléphonique, lui demande Albin, sceptique.
- Y est pas sur moi en ce moment.
- Nous cherchons Moïse Berri, announce le vérificateur général.
- Le type qui jongle avec des tisons ardents sur le quai Dessalines ? Non, ça c'est Maurice Déry. Y fait quoi dans la vie, ce Moïse Berri, dites-moi ? demande Guito avec enthousiasme.
- Président de la Fondation Zanmi d'Haïti.
- Aaaah ! Millionnaire ? Le monde est petit. Djon Djon et moi, nous avons travaillé pour lui comme taupes pour espionner le commissaire Malvoisin et le maire Amédée Fleurinor. Quand Pyram me sortait de prison trop tôt, je devais parfois inventer des raisons pour me faire réincarcérer le même jour afin de terminer mon boulot et pouvoir remplir mon rapport afin d'être payé.
- J'ai pour mandat de coincer ce fourbe. Savez-vous où je peux le trouver ?
- Millionnaire se promène avec le journaliste Victor Gourdet et sa nouvelle équipe de télévision. Allez faire un tour du côté de l'église Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. Vous les y trouverez. Aux dernières nouvelles, Victor l'Hexagone et lui parlaient de renverser l'administration municipale corrompue et incapable. Mais maniez-vous avant que Hollywood ne vous les arrachent. Tout le monde s'intéresse à eux depuis que leur vidéo est devenue virale sur YouTube. Dire qu'on croyait Millionnaire renfermé et replié sur lui-même. Il vadrouille ça et là en robe de chambre, sans chaussettes, l'air de rien, mais y est plutôt à l'aise devant les caméras, un orateur hors du commun. C'est moi qui vous le dis.
- Vous soutenez que Moïse Berri vous a engagé pour surveiller le maire et le commissaire. Ça date de quand tout ça? demande Rogatien Gingras.
- Vous n'allez tout de même pas croire ce que radote cet ivrogne, intervient Albin.
- Attendez, Albin. Monsieur Guito, que pouvez-vous m'apprendre sur le maire et le commissaire que je ne sais pas ?
- Millionnaire me payait pour savoir ce que je sais. Si je me mets à donner de l'information comme ça, gratis, la loi du marché va s'en trouver grandement affecté.
- Donnez-moi un aperçu, alors, chatouillez-moi le portefeuille, nous verrons ensuite.
- C'est Malvenu Senior qui fait entrer la drogue et les armes dans le département. Il travaille main dans la main avec Willy Bossal et Burns Breton. Vous croyez que tous les cercueils du cimetière contiennent vraiment des corps ? Si oui, je suis mort de rire en direct, là, devant vous.
- Tout le monde savait ça, fait Rogatien Gingras.
- Ah, ouais ? Et si je vous apprenais que le maire Amédée Fleurinor s'apprête à vendre une partie du pays et son sous-sol inondé de pétrole à un groupe de financiers Uruguayens qui ont infiltré la MINUSTAH ? Combien vous êtes prêt à débourser pour connaître la suite, dites-moi ? Vous voulez me faire plonger dans les détails et m'entendre nommer des noms, alors faites-moi un prix qui sonne comme un klaxon ?
- Combien voulez-vous pour délier cette langue, Guito ?
- Combien voulez-vous pour délier cette langue, Guito ?
- De la façon dont vous tenez cette mallette, je n'ose même pas vous demandez ce qu'il y a dedans de peur qu'elle ne m'explose en plein visage. Mais la montre, ça c'est autre chose. Elle est de quelle marque, beau bracelet en or, hé ! hé ! mouvement suisse ?
- J'ai une bien meilleure idée, fait le vérificateur général en devenant soudainement glacial et distant. Nous devons nous rendre d'urgence à un rendez-vous. Je promets de vous faire arrêter avant le coucher du soleil, monsieur Guito. J'inventerai une histoire de vol de montre suisse. Qui sait ? Quand nous serons seuls, vous et moi, j'utiliserai des outils du moyen-âge pour vous arracher des intestins des informations que vous n'étiez même pas conscient de détenir.
L'apparition inattendue de Rogatien Gingras dans sa cour est une surprise totale pour Fresnel Beltias. Vidal Gascon lui avait pourtant confirmé que Missionnaire était décédé lors d'un safari au Kenya, déchiqueté par des lycaons vagabonds. Même si Isidore Mullet mentionne qu'il a plutôt entendu parler d'une mort en plein coeur de Baghdad par absorption volontaire de ciguë, alors que Missionnaire jouait supposément pour de l'argent à vérités ou conséquences en compagnie de mercenaires à l'emploi de Blackwater Protection, de fabricants d'explosifs Madison's kurdes et de déserteurs irakiens activement recherchés par tous les services de renseignements de la coalition. L'important est que, dorénavant, les deux compères devront considérer leur ancien client comme bel et bien vivant.
Le contrôleur général leur résume les raisons de son retour à Mizérikod, ainsi que le but et l'objet de son enquête. Fresnel Beltias et Isidore Mullet sont renversés lorsqu'ils apprennent que Directeur, qu'ils appelaient amicalement Millionnaire, Cerveau ou parfois Président, se nomme en fait Moïse Berri, et non Lee Van Cleef, comme le prétendait Vidal Gascon. Fresnel et Isidore ont tous les deux espionné les faits et gestes de cet individu à différents moments pour des employeurs distincts. Il fut un temps où Fresnel Beltias fréquentait le club Kompa Lakay uniquement pour rapporter tout ce que Directeur avait dit ou fait au commissaire Yves-Arnold Malvoisin. Fresnel travaillait pour le chef de police afin de rembourser la chaise de coiffeur que ce dernier lui avait fait venir de Flatbush, New York. De son côté, Isidore Mullet avait collé un émetteur GPS sous la limousine de Millionnaire pour le compte du maire Amédée Fleurinor, afin de faire effacer ses nombreuses amendes impayées. Fresnel Beltias retient de son expérience que Directeur agissait comme une marionnette, comme si tout ce qu'il déclarait ou faisait respectait un script. Isidore Mullet soutient la même chose au sujet des itinéraires empruntés par la voiture de Millionnaire. C'est à croire que les déplacements du président de la Fondation Zanmi d'Haïti constituaient une ronde programmée au quart de tour par une tierce personne.
Le contrôleur général leur résume les raisons de son retour à Mizérikod, ainsi que le but et l'objet de son enquête. Fresnel Beltias et Isidore Mullet sont renversés lorsqu'ils apprennent que Directeur, qu'ils appelaient amicalement Millionnaire, Cerveau ou parfois Président, se nomme en fait Moïse Berri, et non Lee Van Cleef, comme le prétendait Vidal Gascon. Fresnel et Isidore ont tous les deux espionné les faits et gestes de cet individu à différents moments pour des employeurs distincts. Il fut un temps où Fresnel Beltias fréquentait le club Kompa Lakay uniquement pour rapporter tout ce que Directeur avait dit ou fait au commissaire Yves-Arnold Malvoisin. Fresnel travaillait pour le chef de police afin de rembourser la chaise de coiffeur que ce dernier lui avait fait venir de Flatbush, New York. De son côté, Isidore Mullet avait collé un émetteur GPS sous la limousine de Millionnaire pour le compte du maire Amédée Fleurinor, afin de faire effacer ses nombreuses amendes impayées. Fresnel Beltias retient de son expérience que Directeur agissait comme une marionnette, comme si tout ce qu'il déclarait ou faisait respectait un script. Isidore Mullet soutient la même chose au sujet des itinéraires empruntés par la voiture de Millionnaire. C'est à croire que les déplacements du président de la Fondation Zanmi d'Haïti constituaient une ronde programmée au quart de tour par une tierce personne.
- Alors, Missionnaire, vous me jetez cette dépouille de rongeur qui vous sert de perruque et on s'enligne sur la coupe habituelle, court sur les côtés, long derrière, pas touche au toupet devant ?
- Je ne suis pas venu pour mes cheveux, Fresnel. Cette perruque est en fait un casque d'écoute, elle fait partie de mon équipement. J'ai donné rendez-vous à un employé de la villa du sénateur Fleurant ici en terrain neutre. Il a des informations qui pourraient faire avancer l'enquête à me communiquer.
- Ce serait pas Archibald, par hasard ?
- On ne sait pas présenté, mais il conduisait la limousine de Moïse Berri.
- Kèt ! y était là tout à l'heure. Y a pas dix minutes qu'y est parti. Quand Archibald m'a compté cette histoire de vérificateur général, j'ai cru qu'y tentait de m'endormir pour avoir une coupe de cheveux sur mon bras comme d'habitude. Avouez que vérificateur général, c'est pas un job très populaire en Haïti. Je doutais même que pareil titre de profession puisse exister.
- Y est toujours sur les ruines de ce qui reste du perron devant la maison, déclare Isidore. Archibald a refusé de partir sans vous avoir rencontré. Paraît-il que sa vie ne tiendrait plus qu'à un fil si son patron apprenait qu'y vous a parlé. J'ai cru qu'il était high sur le sativa à cause de la dilatation et de la roseur de ses yeux. Je comprends maintenant qu'Archibald était terrifié. Allons le chercher. Vous allez voir. Il est recroquevillé sur lui-même, tremble comme une feuille et parle à un copain imaginaire.
Quand il entend Rogatien Gingras prononcer son nom derrière lui, le chauffeur sort aussitôt de sa transe et brandit un pistolet en polymère de sa ceinture. Les têtes de Picot et Albin sont visées tour à tour. Albin pose une main sur son front par mesure de prévention. Picot s'efforce de regarder autre chose que le canon du Walther P99.
- Vous êtes dingue ou quoi, Missionnaire, tonne Archibald, qu'est-ce que vous faites avec ces deux Judas ?
- Picot et Albin sont mes gardes du corps, explique Gingras, vous pouvez baissez cette arme. Madame est la vice-présidente de la Fondation Zanmi d'Haïti, Mademoiselle Prospérine., la sœur de Lordy de Grâce, le mécanicien chez Boss Elzéar. Vous connaissez Fresnel le barbier et Isidore WiFi. Nous sommes entre amis.
- Erreur, mon ami, ces deux singes travaillent depuis toujours pour l'ennemi. Ça explique pourquoi je me sens tout le temps persécuté, surveillé, poursuivi. Je ne souffre d'aucune affection mentale. Vous auriez dû engager des professionnels, des inconnus.
- Ce sont mes employeurs qui les ont choisi. Ils s'occupent de ma protection, rien de plus.
- Alors vos employeurs sont aussi dans le coup.
- Vous me semblez plutôt nerveux. Si vous ranger ce pistolet, nous pourrions tirer tout ça au clair dans le calme. Entrons dans la maison pour discuter.
- Vous me prenez pour un débile profond ou un demeuré ? Où est-ce que vous voyez une maison, vous, y a que trois murs et une grande cour truffé de débris, de roches et de détritus ? Les deux chaises de barbier et les caisses de bières donnent l'illusion que nous sommes dans un commerce, mais quand vous prenez le temps d'y réfléchir, il n'y a rien. Me comprenez-vous, monsieur Missionnaire ? Il n'y a absolument, mais absolument rien !
- Ça y est, souffle Prospérine de Grâce, mes jambes me lâchent, je vais m'évanouir.
- Donnez-moi de l'oxygène ! s'exclame Fresnel Beltias avant de s'afaiser comme un arbre abattu.
- Rangez votre arme, Archibald, je vous en supplie. Regardez ce que vous causez comme émotions.
- L'arme reste à portée de main, monsieur Missionnaire, mon index sur la détente. Vous et moi, nous allons au fond de la cour pour jaser. Le coiffeur, Mullet Dot Org et la madame peuvent rester, mais tout le monde regarde ailleurs. Y a des gens qui lisent sur les lèvres. Ces deux-là par contre, les chiens de garde d'Oscar Perceval, allez, ouste ! Je veux ces traîtres loin de moi, de l'autre côté de la rue. Picot ? Albin ? Oui, oui, c'est normal que vous ayez soudainement envie de chier dans votre froc. Un message de mon flingue : vous revenez avant que je sois parti pour vous informer si tout va bien ou pour savoir la météo de demain, je vous tire dessus. Pan ! pan ! pan ! 9 mm Parabellum, la troisième est pour moi.
Pendant que Prospérine et Isidore tentent de ramener Fresnel Beltias du royaume des pommes à coups de gifles, Picot et Albin vont se payer des frescos à la mangue chez Glace Arc-en-ciel à deux coins de rue. Rogatien Gingras se retrouve seul avec Archibald, chacun sur sa chaise de barbier.
- Vous êtes sûr que nous ne sommes pas sur écoute et que personne n'a touché à cette mallette à part vous, demande Archibald pour la quatrième fois.
- Je vous le confirme à nouveau.
- C'est qu'ils sont partout, vous comprenez ?
- Y a que des cailloux ici, y a nulle part où planquer des micros. Dites-moi, Archibald, pensez-vous que les autres employés du sénateur Fleurant sont conscients du système de surveillance installé dans la villa ?
- J'en doute fortement. Je n'ai jamais osé aborder le sujet, d'une part pour ne pas les mettre en danger, et aussi pour ne pas risquer d'être trahi. Comment savoir qui travaille pour eux ?
- Eux ?
- Vous comprenez très bien ce que je veux dire. Ceux sur qui vous enquêtez, mais qu'on taira les noms par mesures de précautions. Une chose est certaine, si vous avez interrogé un employé qui sait pour les caméras, il vous a conté une de ces salades chics servies avec vinaigrette pour prouver sa fidélité envers vous savez qui.
- Vous êtes difficile à suivre, Archibald. Comment en êtes-vous venu à la conclusion que tous vos faits et gestes étaient observés et écoutés par... Eux ?
- Un pur hasard. Voyez-vous, je survivais au célibat depuis des mois. Battre le poignet en visionnant de la porno était devenu une procédure standard. Voilà qu'un bon matin, je décide d'ouvrir mes courriels indésirables plutôt que de les envoyer direct à la corbeille de mon ordi. Je tombe sur un fichier photo Ukrainien bourré de nichons. Y en a des tonnes, des menus, des dodus, des plongeants, des percés, des tatoués. Y en a qui vous regardent comme ça, directement, vlan ! Certains sont en polymère comme mon Walther et d'autres semblent gonflés à l'hélium. Je résiste à Little Archie qui se tient au garde à vous et je me rends au travail en m'efforçant de penser à autre chose pour faire disparaître cette bosse gênante dans mon pantalon. Mon boulot ce jour-là était d'aller chercher l'acteur qui jouait Moïse Berri au Kompa Lakay, effondré ivre-mort au club durant la nuit, pour le ramener incognito à la villa. Mon travail exécuté, je cours vers la salle de bain du deuxième et je me mets sans tarder à repenser aux attributs d'Elektra et aux mamelons de Miroslava. Ceci est entre vous et moi, vous gardez ce secret jusqu'à la tombe. Ne me demandez pas pourquoi je fais ça. Quand j'explose, c'est plus fort que moi, je fais un petit pas de danse, le duckwalk de Chuck Berry, puis je m'adresse carrément à mon truc. Je lui dis des choses comme : vilain petit canard ! affreux petit bourgeois ! Et j'en rajoute. C'est alors que j'entends très distinctement deux ou trois personnes éclater de rire à gorge déployée de l'autre côté du mur. Je me mets à paniquer. Dieu existe et il voit vraiment tout, que je me dis. Il a donc enregistré toutes mes saloperies depuis l'adolescence, et je vais passer le reste de ma mort en enfer. J'éteins la lumière de la salle de bain, croyant stupidement que le Créateur de l'univers avait besoin de Thomas Edison pour fonctionner à plein régime. Quand mes yeux s'habituent à la pénombre, je constate en plaquant la rétine sur le miroir qu'il s'agit en fait d'une vitre très opaque. Je sors de la salle de bain sur la pointe des pieds et fait comme si de rien était. Au bout de trois jours, j'ai localisé tellement de micros dissimulés dans la maison que je pourrais vous en remplir un container. Mon attitude au travail n'a plus jamais été la même. Depuis ce jour, par contre, je me sens constamment observé. Je connaissais un psychologue diplômé, mais il est mort dans l'effondrement de l'hôtel Montana en 2010 au Moi's de janvier. Vous en voyez un, vous ? Faites vite, personne ne regarde. Refilez-moi son numéro.
- Je crois pouvoir vous en trouver un bon, mais avant, je dois terminer mon enquête. Vous dites que c'est un comédien que vous rameniez à la villa, cela veut-il dire que l'autre homme à la peau terne qui sortait moins souvent était le vrai Moïse Berri ?
- L'autre aussi était un pantin. Écoutez-bien ce que je vais vous dévoiler, monsieur Missionnaire. Le véritable Moïse Berri, le vrai de vrai, il a été assassiné dans la nuit de mardi à mercredi. Je dis vrai de vrai parce qu'y en avait des faux. Mais celui-là, je m'en souviendrai toujours à cause de son putain de parfum pour femme. Je lui ai servi de chauffeur cette année à quelques reprises, et à chaque fois, il te laissait cette senteur de pouffiasse sur les sièges en cuir. Cet homme a déjà souffleté le juge Zilérion devant moi. Ce vieux ouistiti obèse de Campbell n'a pas bronché. Vous savez pourquoi ? Parce qu'il avait tellement peur de Moïse Berri qu'il semblait incapable de réaliser qu'il venait de recevoir une baffe. Il se mentait à lui-même. Il s'auto-suggérait que rien de tout ça ne s'était produit pour refouler l'idée de répliquer et de signer ainsi sa condamnation à mort. Je suis prêt à témoigner si vous garantissez ma sécurité. Allez hop ! montrez-moi ou apposer ma griffe.
- Alors, si je comprends bien, vous prétendez avoir été témoin de l'assassinat de Moïse Berri mardi passé ?
- Indirectement, oui.
- Ah, non ! Qu'est-ce que vous allez me sortir, Archibald ? Que c'est Vidal Gascon ou un ses compagnons de l'entretien ménager qui vous a dit qu'Untel avait vu Unetelle faire des mauvaises choses ?
- Mercredi matin, vous me suivez ? Je m'amène vers Pénélope, c'est comme ça que j'appelle la limo, pour lui donner son shampoing hebdomadaire. Je tombe sur Mortimer Nordin, à genoux, portant un tablier à fleurs, tout en sueurs, en train de racler l'habitacle de ma douce avec une brosse rigide trempée dans du chlorox. Il me fait comprendre que nous avons quarante huit heures pour faire disparaître Pénélope après son nettoyage, pas en la vendant, mais en la réduisant en bouillie. Je m'abstiens de lui demander pourquoi, quand je remarque une grosse tache rouge tirant sur le brun sur la banquette arrière. Je fais le calcul. Un tueur à gages à l'emploi de Willy Bossal qui tente de faire disparaître des traces de sang de la voiture officielle du président de la Fondation Zanmi d'Haïti. Si ça ne sent pas le meurtre, dites-moi donc quelle odeur ça dégage ?
- Il faut plus que ça pour prouver un homicide dans une cour de justice, dit le vérificateur général. Il faut un motif, l'arme du crime et bien sûr un corps. Il nous faut une victime pour qu'il y ait une cause.
- Le motif, vous l'avez, le sénateur Fleurant voulait éliminer Moïse Berri afin de s'approprier son système de corruption et de blanchiment d'argent ultra performant. L'arme, c'est Mortimer Nordin, tout ce que touche ce serpent devient cadavre ou mourant. Je parie que le corps va bientôt refaire surface, soit de la rivière Momance, soit du cimetière municipal.
- Mais qui nous dit que ce sera bien celui de Moïse Berri, et non pas celui d'un de ses doubles ?
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