19c L'enquête
Le quatuor arrive au sommet de la morne de la Gloire à bord du fourgon cellulaire de la prison municipale conduite par Albin. La splendeur de la villa est un crochet de droite aux défavorisés du quartier, un doigt d'honneur à la pauvreté en général et une insulte au PIB national. Ses jardins s'inspirent vaguement de Versailles et ses fontaines empruntent subtilement à Rome. L'allée qui mène vers le seuil est bordée de monuments divers et de sculptures contemporaines. La porte principale démesurée rappelle celle d'une cathédrale. Éparpillées sur le terrain, des cloches d'église pourvues de carillons, pesant plusieurs centaines de kilos, sont envahies par le lichen et rongées par la rouille. Ces véritables idiophones de bronze donnent l'impression au promeneur de circuler dans un musée à ciel ouvert.
La villa est littéralement cernée par la UNPOL. Les ordres sont formels : ni rien ni personne ne peut entrer ou sortir de cette demeure sans la permission du capitaine José Camillo Pintado. Le sous-officier subalterne chargé de la surveillance de l'imposante résidence refuse toute forme de marchandage. Quand Prospérine de Grâce lui dévoile l'existence de la galerie souterraine, le cabot décide d'alerter directement l'état-major de la MINUSTAH pour transmettre l'information. Peu de temps après, Gingras et Prospérine obtiennent la permission de pénétrer dans le domicile suspect pour poursuivre l'enquête. Ils doivent cependant y entrer seuls, sans Picot et Albin, et être escortés en tout temps par deux militaires francophones.
Comme ils s'y attendaient, le sénateur Fleurant et le juge Campbell se sont volatilisés, mais le personnel de la maison, aux faits des derniers événements, accepte volontiers de collaborer à l'investigation. Eux aussi sont privés de salaires depuis vendredi, eux aussi exigent des mesures de réparation et l'application de la justice pour tous sans aucune discrimination.
La villa est littéralement cernée par la UNPOL. Les ordres sont formels : ni rien ni personne ne peut entrer ou sortir de cette demeure sans la permission du capitaine José Camillo Pintado. Le sous-officier subalterne chargé de la surveillance de l'imposante résidence refuse toute forme de marchandage. Quand Prospérine de Grâce lui dévoile l'existence de la galerie souterraine, le cabot décide d'alerter directement l'état-major de la MINUSTAH pour transmettre l'information. Peu de temps après, Gingras et Prospérine obtiennent la permission de pénétrer dans le domicile suspect pour poursuivre l'enquête. Ils doivent cependant y entrer seuls, sans Picot et Albin, et être escortés en tout temps par deux militaires francophones.
Comme ils s'y attendaient, le sénateur Fleurant et le juge Campbell se sont volatilisés, mais le personnel de la maison, aux faits des derniers événements, accepte volontiers de collaborer à l'investigation. Eux aussi sont privés de salaires depuis vendredi, eux aussi exigent des mesures de réparation et l'application de la justice pour tous sans aucune discrimination.
Le vérificateur général s'installe dans la bibliothèque de la villa pour interroger les employés du sénateur Fleurant un par un. Sa liste comprend la femme de chambre, le maître d'hôtel, le cuisinier, ainsi que le chauffeur. Les noms du jardinier, de la lavandière et du décorateur sont rayés d'un trait; une croix, un petit bonhomme sourire et les lettres R.I.P. suivent leurs signatures. Les employés disponibles patientent dans le cabinet voisin, une sorte d'antichambre garnie de nombreux portraits et de tableaux des Pères de l'Indépendance.
Le premier témoin est un vieillard au regard mélancolique qui soutient n'avoir absolument rien à déclarer et souffrir de troubles neurodégénératifs. Rogatien Gingras révèle d'emblée au majordome, Noé Saint-Germain, que le règne de terreur de Louis-Edmond Fleurant est terminé. Une fois arrêté, le faux sénateur sera extradé aux États-Unis pour y être jugé, garantit-il. Le même sort attend Zilérion Campbell. La destitution et la condamnation du magistrat sont inévitables. Le vérificateur espère obtenir des informations sur le mode de fonctionnement du trio de magouilleurs formé de Fleurant, Berri et Campbell. Rogatien Gingras aimerait mettre la main sur des comptes-rendus de leurs réunions, connaître leur durée, et aussi pouvoir établir une liste des visiteurs réguliers du sénateur. Il souhaiterait aussi comprendre en détail l'implication de certains gouvernements étrangers dans les malversations de ces malfaisants. Gingras se bute à un mur de silence. Noé Saint-Germain ne veut pas se mouiller par craintes de représailles. En quarante ans de service auprès de Louis-Edmond Fleurant, le majordome avoue avoir commis des actes répréhensibles. « Mais je ne survivrais pas à un contre-interrogatoire », marmonne-t-il les yeux baissés, mort de honte. Le contrôleur général explique alors le concept d'immunité judiciaire à Noé Saint-Germain. Lorsque ce dernier finit par saisir ce principe, le vieillard devient soudain prompt et bavard comme une pie.
Le premier témoin est un vieillard au regard mélancolique qui soutient n'avoir absolument rien à déclarer et souffrir de troubles neurodégénératifs. Rogatien Gingras révèle d'emblée au majordome, Noé Saint-Germain, que le règne de terreur de Louis-Edmond Fleurant est terminé. Une fois arrêté, le faux sénateur sera extradé aux États-Unis pour y être jugé, garantit-il. Le même sort attend Zilérion Campbell. La destitution et la condamnation du magistrat sont inévitables. Le vérificateur espère obtenir des informations sur le mode de fonctionnement du trio de magouilleurs formé de Fleurant, Berri et Campbell. Rogatien Gingras aimerait mettre la main sur des comptes-rendus de leurs réunions, connaître leur durée, et aussi pouvoir établir une liste des visiteurs réguliers du sénateur. Il souhaiterait aussi comprendre en détail l'implication de certains gouvernements étrangers dans les malversations de ces malfaisants. Gingras se bute à un mur de silence. Noé Saint-Germain ne veut pas se mouiller par craintes de représailles. En quarante ans de service auprès de Louis-Edmond Fleurant, le majordome avoue avoir commis des actes répréhensibles. « Mais je ne survivrais pas à un contre-interrogatoire », marmonne-t-il les yeux baissés, mort de honte. Le contrôleur général explique alors le concept d'immunité judiciaire à Noé Saint-Germain. Lorsque ce dernier finit par saisir ce principe, le vieillard devient soudain prompt et bavard comme une pie.
Ainsi, selon Saint-Germain, le sénateur Fleurant contrôlait la police, les médias locaux et le conseil administratif de la commune d'une main de fer. Le commissaire Malvoisin, le maire Amédée Fleurinor et ses conseillers faisaient office de pions. Jusqu'à vendredi, Victor Gourdet attendait son feu vert avant d'éditer son journal. Le juge Campbell et Moïse Berri bossaient sous ses ordres. Leur modus operandi pour pomper de l'argent des coffres de la Fondation Zanmi d'Haïti était fort simple, mais d'une efficacité renversante. Moïse Berri dépistait au sein de l'élite socio-politique locale et internationale, des carriéristes sans scrupules, des investisseurs ambitieux et des donateurs souffrant de culpabilité maladive. Il identifiait parmi eux les éléments potentiellement corruptibles, puis les rendait ensuite subito presto complices d'un délit financier avec l'aide d'un associé placé stratégiquement à l'étranger. Moïse Berri menaçait finalement ses victimes de les livrer à des procureurs véreux engagés par le juge Campbell, avec des preuves irréfutables de leur participation au crime et des formulaires d'extradition contrefaits préalablement signés entre ses mains. Confrontés à la prison et au déshonneur s'il refusaient de coopérer, les fautifs choisissaient sans surprise d'empocher leur quote de l'argent salement gagné et de se la boucler. Toujours selon le majordome Noé Saint-Germain, Moïse Berri utilisait un sosie pour trois raisons : terroriser ses souffre-douleurs en leur faisant croire qu'il maîtrisait le don d'ubiquité ; posséder en tout temps d'un alibi solide, car il s'arrangeait toujours pour que son double adopte une attitude de flambard bruyant partout où il posait les pieds ; enfin, pour disposer d'un corps en chair et en os afin de pouvoir organiser ses propres funérailles et se payer le luxe de disparaître dans la nature au moment opportun. Pour une raison que Noé Saint-Germain a encore du mal à s'expliquer, au lieu de s'emparer de ce dit sosie pour l'éliminer comme prévu, les incapables de la bande à Chuck avaient kidnappé le vrai Moïse Berri, celui qui jouait aux échecs et parlait hébreu.
- Si les Diabbakas détiennent le véritable Moïse Berri, s'enquiert Rogatien Gingras, qui donc est le pierrot qui accompagnait le sénateur Fleurant et Zilérion Campbell dans leur fuite ?
- Franchement, je l'ignore. Je n'avais pas le droit de lui parler ni même d'admettre son existence. À part quelques rares sorties pour les besoins du documentaire ou dans le but de confondre ses proies, le sénateur gardait ce guignard prisonnier ici comme un rat de laboratoire. Il était définitivement plus âgé que monsieur Berri, myope, avec un petit bedon, et sa peau avait la fadeur et la pâleur d'un touriste fraîchement débarqué.
- Plus blême que moi ?
- Beaucoup plus pâle que vous, monsieur le vérificateur, un vrai cadavre ambulant que je vous dis. On aurait dit in Blanc.
Le responsable des cuisines de la villa semble plus ouvert à la délation et au rapportage. En fait, le jeune homme a l'attitude et la posture d'un mouchard d'expérience ; les bras ouverts, le torse bombé, la bouche entrouverte, hochant constamment la tête pour rappeler qu'il a changé de camp et est prêt à envoyer tout le monde à la potence pour sauver sa peau. Soit il en veut énormément au sénateur Fleurant, soit il s'attend à recevoir une prime de dénonciation, pense le vérificateur. Avant même d'y avoir été invité, il révèle à Rogatien Gingras une série de crimes commis par le sénateur, des délits pour le moins anodins aux yeux du contrôleur. Notamment, le détournement de la ligne électrique haute-tension de la centrale de Mizérikod vers la villa, ainsi que le pompage de la nappe phréatique du village à des fins commerciales sans permis d'exploitation. D'après le responsable des cuisines, prostitution, drogues dures et maltraitance des animaux faisaient partie du quotidien dans cette maison de la débauche. Rogatien Gingras apprend des choses dont il aurait pu se passer sur les habitudes hygiéniques et personnelles du sénateur. Le vérificateur se voit obligé de stopper le jeune homme, quand ce dernier se met à mélanger ses fantasmes avec la réalité en décrivant une cérémonie occulte, impliquant des préservatifs et des animaux de ferme, dirigée par Louis-Edmond Fleurant.
- Holà ! hé ! ho ! Psst ! Non, mais, attendez un instant. Le juge et le sénateur se sont mis à poils et ont fait quoi, avec ces cochons ?
- Exactement ce que je vous ai dis, monsieur Rogatien, sauf qu'y s'agissait d'une truie, une femelle cochonne si vous voyez ce que je veux dire.
- Avez-vous vraiment été témoin d'une pareille abomination ?
- Indirectement, oui, car j'ai tout entendu. Les murs sont minces entre la cuisine et la salle de séjour.
- Nous enquêtons sur un crime d'une rare gravité, mon brave. Je ne vous traite pas de menteur, mais je vous demande de faire très attention à ce que vous insinuez. Tout ce que vous dites risque de se retrouver devant une cour de justice. Quelle position vous occupez ici de toute façon, monsieur... Godefroy. Votre nom ne figure même pas sur ma liste. Ici, ça dit que le cuisinier en chef se nomme Pamphile Dutervil.
- Je suis physicien, valedictorian du MIT, classe de 2005. En attendant les subventions nécessaires pour assurer la reconstruction des rampes de lancement de l'agence spatiale d'Haïti, je trime ici pour survivre.
- Pardon ?
- Nous serons sur Mars avant Pékin.
- Je vois... L'Agence Spatiale de la République d'Haïti ; la ASRH.
- Vous me suivez ? Sur mon contrat d'engagement, c'est indiqué coursier, mais depuis le départ précipité de Doudou, j'ai pris du galon. Je décide désormais de tout ce qui entre ou sort des cuisines. Je mijote aussi mes propres recettes et compose des poèmes sans voyelles quand le restaurant de madame Consuelo est fermé ou le livreur indisponible.
- Pardon ?
- Nous serons sur Mars avant Pékin.
- Je vois... L'Agence Spatiale de la République d'Haïti ; la ASRH.
- Vous me suivez ? Sur mon contrat d'engagement, c'est indiqué coursier, mais depuis le départ précipité de Doudou, j'ai pris du galon. Je décide désormais de tout ce qui entre ou sort des cuisines. Je mijote aussi mes propres recettes et compose des poèmes sans voyelles quand le restaurant de madame Consuelo est fermé ou le livreur indisponible.
- Attendez, vous allez encore trop vite. Qui est ce Doudou, un autre amateur de fornication porcine ou un autre astronaute au chômage comme vous ?
- Doudou, c'est l'ancien cuisinier de la maison, le Pamphile Dutervil sur votre liste. Un chic type, mais têtu comme un âne, vous avez pas idée. Le sénateur avait pourtant été clair. Nul ne devait déranger ni même essayer d'entrer en contact avec Moïse Berri, surtout pas durant ses séances de méditation. Parce que monsieur Berri avait été bon pour sa famille et plusieurs éléments de la commune, Doudou a voulu le remercier en personne au nom des indigents et des miséreux de Mizérikod dès qu'il en a eu la chance. Le patron en a eu vent, Doudou a aussitôt disparu. Un bon pote à moi qui bosse à l'entretien ménager dans les bureaux de la Fondation, Vidal Gascon qu'y s'appelle, mais on le surnomme Tartufe, lui aussi est membre du centre de recherche astronomique de Croix-des-Bouquets, agent d'infiltration et cosmonaute anonyme. Ben, y m'a dit que Fleurant avait fait découper Doudou en treize morceaux égaux, en avait foutu douze dans une bière en bois et avait ensuite saupoudrer de la poudre blanche et apposé dessus un crucifix en alliage d'étain. Il l'aurait ensuite fait enterrer dans un dépotoir public dans le nord du pays, près de Quartier-Morin.
- Ce sont là des accusations extrêmement sérieuses. Avez-vous la moindre petite once de preuves pour corroborer ce que vous avancez, monsieur... Godefroy ?
- Le vieux Fleurant et le Diable... même personne, monsieur le vérificateur Gingras. Vous feuilletez la Bible ? Il correspond à la description. Quand vous le fixez longuement, focus sur le front, vous lui voyez les racines des cornes, impatientes de sortir au grand jour avant le jour du Jugement. Si vous travaillez pour Lucifer, lui désobéissez et disparaissez sans laisser de traces, c'est tout à fait dans l'ordre logique des choses. C'est comme en physique quantique : vous ne voyez pas la particule, vous ne l'avez même jamais vue, mais vous savez fermement qu'elle existe. Vous savez quand elle opère et vous reconnaissez l'instant exact où elle ne fait plus partie de l'équation. En mathématique, on appelle ce phénomène la déduction. Vous cherchez Moïse Berri au mauvais endroit et au mauvais moment, comme ceux qui désirent capturer des neutrinos et des quarks avec un aimant. Ça fait un bail que ce charlatan n'est plus parmi nous, désintégré comme une émission bêta, probablement à Zongo ou à Bangui sur l'Ubangi à l'heure qu'il est que je vous dis.
- Je viens d'apprendre du majordome, Saint-Germain, que Moïse Berri a été enlevé dans la nuit de jeudi à vendredi par la bande locale de vaurien.
- Foutaises ! Noé est gaga. Entre vous et moi, le vieux schnock porte une couche réutilisable et ne peut plus avaler sa viande si je ne lui coupe pas en petits carrés. Le vrai Moïse Berri a été mis en lieu sûr dès mardi. Je ne suis pas né d'hier. Le sénateur l'a fait enfermer dans une cellule de la prison municipale. Il était sous la surveillance constante d'un maniaque appelé, Oscar. Un pas bien dans la tête qui entend des voix et exécute leurs suggestions sadiques, sur qui a le malheur de tomber sous son joug. Après l'enlèvement planifié de son double, Berri, le sénateur et le juge Campbell sont revenus ici faire leur bagages pour l'Afrique. Il existe des passages secrets dans cette maison. Quand la police a débarqué, ça faisait longtemps que le trio avait quitté le pays.
Rogatien Gingras a besoin d'une pause après son échange avec Godefroy. Il doit prendre de grandes respirations pour gérer son stress afin d'éviter la crise de migraine qu'il sent naître derrière on oeil gauche. La femme de chambre, qui tient aussi les rôles de jardinière, de décoratrice d'intérieur, de commis rédactrice et de buandière, est une amie de la fille aînée de Prospérine de Grâce. Le vérificateur général confie les rênes de l'investigation à la présidente intérimaire de la Fondation Zanmi d'Haïti, le temps d'aller vider sa vessie et de reprendre ses esprits.
Les militaires se divisent pour les garder à l'oeil. Les deux soldats sont visiblement fatigués. Des boursouflures sous leur yeux indiquent qu'ils n'ont pas dormi depuis un bon moment. La femme de chambre est formelle. Elle confie à Prospérine que Moïse Berri n'a pas franchi le seuil de cette villa depuis décembre de l'an passé. Il était bien trop occupé à boire du vin de Champagne avec les ambassadeurs, les présidents de multinationales, les chefs d'état et les familles royales de ce monde. Le Québécois que tous appelaient Cerveau ou l'Architecte était un acteur engagé il y a six mois pour incarner Moïse Berri dans un documentaire sur la reconstruction de Mizérikod en plus d'un film sur sa vie de philanthrope. En fait, le Québécois remplaçait un autre acteur, Français celui-là, renvoyé par la production parce qu'il jouait comme un cabotin et prenait du poids à vue d'oeil. L'équipe de tournage, le matériel cinématographique, le producteur et la réalisatrice, tout ça est bel et bien réel sur le site internet de Reconstruct Haiti. Le Maghrébin surnommé Millionnaire ou Directeur, cet homme que les Diabbakas sont venus ramasser dans sa baignoire, était une doublure de Moïse Berri, affirme la femme de ménage, un simple figurant. Quand il ouvrait la bouche, c'était pour improviser. On le disait génial comme acteur, mais il ne s'éloignait jamais trop du personnage, même en dehors du plateau.
Les militaires se divisent pour les garder à l'oeil. Les deux soldats sont visiblement fatigués. Des boursouflures sous leur yeux indiquent qu'ils n'ont pas dormi depuis un bon moment. La femme de chambre est formelle. Elle confie à Prospérine que Moïse Berri n'a pas franchi le seuil de cette villa depuis décembre de l'an passé. Il était bien trop occupé à boire du vin de Champagne avec les ambassadeurs, les présidents de multinationales, les chefs d'état et les familles royales de ce monde. Le Québécois que tous appelaient Cerveau ou l'Architecte était un acteur engagé il y a six mois pour incarner Moïse Berri dans un documentaire sur la reconstruction de Mizérikod en plus d'un film sur sa vie de philanthrope. En fait, le Québécois remplaçait un autre acteur, Français celui-là, renvoyé par la production parce qu'il jouait comme un cabotin et prenait du poids à vue d'oeil. L'équipe de tournage, le matériel cinématographique, le producteur et la réalisatrice, tout ça est bel et bien réel sur le site internet de Reconstruct Haiti. Le Maghrébin surnommé Millionnaire ou Directeur, cet homme que les Diabbakas sont venus ramasser dans sa baignoire, était une doublure de Moïse Berri, affirme la femme de ménage, un simple figurant. Quand il ouvrait la bouche, c'était pour improviser. On le disait génial comme acteur, mais il ne s'éloignait jamais trop du personnage, même en dehors du plateau.
- Monte avec moi au troisième, Prospérine, je vais te montrer le vrai visage de Moïse Berri. Il est beaucoup plus beau que ces trois parasites qui ont créché ici toutes dépenses payées.
Prospérine de Grâce et la femme de chambre se tiennent bientôt devant un portrait à l'huile de Joe Dassin, peint à la va vite par un rapin polynésien en 1977. Rogatien Gingras et son escorte militaire les rejoignent sous peu.
- Et puis, Prospérine, du neuf ?
- Ursuline pense que l'homme sur ce tableau est Moïse Berri, l'authentique, l'original, fait la numéro un par intérim de la Fondation Zanmi d'Haïti, tout en s'efforçant de garder le sourire.
- Ce n'est pas le temps de plaisanter.
- Je ne blague pas. Elle ignore vraiment qui c'est.
- Champs-Élysées, l'Amérique, l'Été Indien ? énumère Gingras à la femme de chambre déroutée.
- Et si tu n'existais pas, ajoute Prospérine en fredonnant, dis-moi pourquoi j'existerais.
- C'est ce que je commence à me demander à propos de Moïse Berri, souffle le vérificateur général avec de la consternation dans la voix. Mes employeurs aussi se sont faits prendre à ce jeu. Ursuline est trop jeune et eux trop vieux pour avoir été des fans de Joe Dassin. Partons, Prospérine, allons interroger des gens sur le terrain, dans les rues, sur les chantiers de construction, dans les commerces et sur les terrasses. Nous trouverons certainement parmi eux un quidam ou un chauffeur de taxi capable de nous mettre sur la piste du vrai Moïse Berri.
- Nous n'avons pas encore parlé au chauffeur.
- Ce ne sera pas nécessaire. Sortons d'ici, immédiatement.
- Au contraire, monsieur Gingras, ce type conduisait la limousine de Moïse Berri sept jours sur sept. Les voyages vers l'aéroport, les rendez-vous dans la capitale, les trajets de longue distance dans les campagnes, c'est autant d'occasions pour qu'il se soit familiarisé avec notre homme.
- Regardez-moi dans les yeux, fait le vérificateur général en clignant rapidement de l'oeil droit. Sortons d'ici, Prospérine... tout de suite.
Une fois à l'abri dans le fourgon cellulaire, conduit cette fois par Picot, le contrôleur général révèle à Prospérine les raisons de son empressement soudain. Lors de sa visite à la salle de bain de la villa, Rogatien Gingras a aperçu une ombre se faufiler derrière le miroir au dessus du lavabo. Trouvant cela plutôt étrange, il s'est mis à fouiner un peu partout. Au bout de deux minutes, il avait identifié trois caméras et deux microphones maladroitement dissimulés. Si quelqu'un a pris le temps d'équiper une toilette avec autant de matériel de surveillance, a-t-il déduit, cette même personne a dû s'en donner à coeur joie dans le reste de la maison. Avant de monter rejoindre Prospérine au troisième étage, Rogatien Gingras a griffonné l'adresse de son ancien coiffeur sur un bout de papier, puis l'a refilé au chauffeur à l'entrée de la bibliothèque. Ce dernier est allé se planter dans l'encadrement de la porte de l'antichambre, manifestement pour échapper aux caméras. Il a lu la note, puis en faisant des signes de la main et des grimaces, il a indiqué connaître le passage secret qui mène au tunnel sous-terrain et signifié qu'il rejoindrait incessamment le vérificateur général chez Fresnel Beltias, avenue Céligny-Ardouin.
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