Tuesday, February 13, 2018

XIX Bosphore La Conférence

19b La Conférence  

La réunion organisée par Prospérine de Grâce se voit considérablement retarder par l'indiscipline, l'immaturité, l'impatience maladive et les légers troubles mentaux de plusieurs participants. Sept minutes après l'annonce de la conférence extraordinaire pour les employés et bénévoles de la Fondation Zanmi d'Haïti, des gens lassés de se retrouver entassés comme des sardines dans la cafétéria ont commencé à se lamenter. Les plaintes contre l'absence de climatiseur pour combattre cette chaleur accablante n'ont pas tardé à fuser. 

« Cette attente franchement interminable que nous font subir ces gens qui se croient supérieurs à nous, a déclaré une réceptionniste sur un ton dogmatique et hautement académique, n'a définitivement plus sa place deux siècles après le décret sur l'abolition de l'esclavage prononcée par Étienne Polverel et Léger-Félicité Sonthonnax au nom de la République. » 

Certains travailleurs syndiqués, amateurs du site d'hébergement YouTube, du mouvment hacktiviste Anonymous et de bouquins levant le voile sur les sociétés secrètes, ont tranquillement commencé à parler entre eux de conspiration globale et à élaborer sur leurs propres théories du complot. Les individus qui ont du flair, ceux qui survivent habituellement aux éruptions volcaniques, aux effondrements boursiers ou aux insurrections populaires, ont noté la montée graduelle de cette espèce d'effervescence subtile qui, lorsqu'elle s'empare de l'esprit des foules, mène toujours et implacablement à la violence aveugle et au désordre. Ces gens prévoyants se sont postés stratégiquement près des portes, des fenêtres et de l'unique sortie de secours. 

Insatisfait de son auditoire limité, un zouave du département de l'entretien ménager nommé Vidal Gascon, un menteur compulsif qui inventait des sornettes pour se rendre intéressant depuis le début de l'attente, s'est soudainement rué vers l'estrade installée pour le vérificateur général. Il s'est emparé d'un micro branché à la console de son et a décidé qu'une introduction s'avérait nécessaire pour préparer l'assistance au discours que devait venir délivrer le nouveau contrôleur débarqué du Canada. 

- Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, un, deux, un, deux, test, test, microphone check… Une minute d'attention, je vous prie. Mon nom est Vidal Gascon, troisième du nom, votre humble présentateur. 
- On entend rien, a aussitôt crié, Balthazar, le préposé aux vadrouilles, un unijambiste avec des lunettes de lecture sans verres
- Ce micro est de fabrication chinoise, Balle de Bazaar, j'y suis pour rien. 
- Essaie de brancher le fil dans l'amplificateur, espèce d'attardé avec problèmes moteurs. Et je vais un de ces jours finir par t'apprendre à prononcer le nom que m'a donné ma généreuse maman correctement. La nuit sera tombée. J'arriverai par derrière, cagoulé et armé d'un outil pesant et probablement rouillé. Si ta mémoire te reviens après le choc, tu sauras enfin lire et écrire, et même épeler mon nom à l'envers. 
- Ce truc est connecté, vieux chien errant à l'haleine fétide. Depuis quand t'es familier avec la technologie, Balle de Bazaar, misérable panouille sans compte en banque que tu es ? Qui a un téléphone tout neuf capable de naviguer sur le Web dans ses poches, toi ou moi, pauvre macaque au crâne rempli de poux ? Le manque de courant ne m'a jamais empêché de fonctionner, moi. M'entendez-vous au fond si je gueule très fort ? 

Vidal Gascon a tenté de raccorder la base du micro à un autre câble XLR disponible et de cliquer plusieurs fois sur le bouton ON, mais il a vite perdu patience en constatant que les deux bouts du fil étaient femelles. Comme Vidal n'avait absolument aucune idée de ce qu'il allait dire avant de devenir le centre d'attention, il a choisi de lancer une déclaration fallacieuse à laquelle il semblait croire de tout son cœur. 

- J'ai l'honneur de vous annoncer que l'entretien va bientôt débuter. Le conférencier en question est un délégué du ministère de l'environnement envoyé par le gouvernement pour nous convaincre de quitter volontairement Mizérikod, cette cité qui nous a vu grandir désargentés, mais qui nous promet un avenir sans pression de fortunés. Je vous rapporte textuellement les mots de cet individu : «  Un citoyen qui a le dos tourné est un citoyen plus facile à baiser. »  
- Sweet Micky veut donc garder tout le pétrole pour lui, a vite conclu le responsable de la réparation et de l'entretien des balais. Quand je vous répétait qu'on aurait dû élire Yvon Neptune ou Jude Célestin, vous me traitiez de coquebin. Allez vous faire foutre, tous autant que vous êtes ! 
- N'écoutez pas ce rat d'égout à ciel ouvert de Vidal, a prévenu Balthazar, le préposé aux vadrouilles. N'allez surtout pas croire que c'est uniquement du thé vert que Le Gascon verse dans ce foutu thermos qu'il traîne partout comme s'il s'agissait d'un nourrisson atteint d'une affliction congénitale. D'où tiens-tu cette information, Vidal, de l'espion que tu as a placé à Langley, de ton agent secret au Bureau ovale ou de ces voix que tu sembles seul à entendre en matinée ? Mes très chers amis, tout ce que dit notre Vidal Gascon national est du vent, l'homme que nous attendons est un Blanc cent pour cent. Je l'ai vu de mes yeux entrer dans l'établissement accompagné de Picot ou d'Albin. Y s'agit probablement d'un prospecteur américain envoyé par la pétrolière Chevron afin de négocier des modalités d'extraction et de transport du brut, de la répartition des dividendes et des modes de paiements préférés des actionnaires locaux de Ayiti Oil Limited, c'est-à-dire, nous, messieurs, dames. 
- Bande d'innocents inconscients sans accès au Wi-Fi, cessez donc de divaguer une bonne fois pour toutes ! a vociféré Agénor, le responsable des produits nettoyants. Pourquoi pensez-vous qu'ils nous ont réuni dans cette salle fermée à double tour avec une seule issue de secours partiellement obstruée, s'ils ne planifiaient pas de nous gazer ? 

Les propos de cet hurluberlu a provoqué un mouvement de panique immédiat vers les portes de sortie et une échelle en bois  menant sur le toit. Cette bousculade a coûté de nombreuses entorses, quelques dents d'adultes et fait perdre de bonnes places assises à plusieurs. Elle a aussi permis aux femmes de séparer les hommes galants et courageux, des dadais lâches et présomptueux, premiers à déguerpir, derniers à revenir, fragilisant du même coup nombres de relations de couple. Prospérine de Grâce est survenu à temps pour chasser Vidal Gascon de la tribune et remettre les pendules à l'heure. 

- Il ne s'agit ni d'un envoyé de Port-au-Prince ni d'un vampire du marché pétrolier, a-t-elle confirmé en bousculant Vidal Gascon. Celui qui vient vous parler aujourd'hui est nul autre que Missionnaire. 
- Missionnaire est mort, a tout de suite déclaré Vidal Gascon avec conviction. 
- Missionnaire est vivant ? a demandé la responsable des plateaux de la cafétéria en se tournant vers le reste de l'assistance. 
- Aussi vif que le Christ ! a hurlé Prospérine. 
- Nous sommes sauvés ! se sont mis à scander des gens pieux. 
- Alléluia ! 
- Amen ! 
- Repentez-vous, car Jésus vous aime, se sont mis à chanter soeur Jeanne et soeur Lyne. 
- Le royaume des cieux est à nos portes, a tonné frère Cinccinatus. 
- Cet homme est un héros, a proclamé la chef-cuisinière sur un ton dramatique, amplifié par l'utilisation de son mouchoir à fleurs pour essuyer les coins de ses yeux secs. Lorsqu'il dirigeait l'ONG Rivière Espérance, Missionnaire se privait couramment de nourriture et travaillait jour et nuit pour le bien-être de ses pensionnaires. Que recevait-il en retour ? un merci ou un simple sourire. Cet homme est saint. 
- Il a offert sa moelle osseuse pour sauver un enfant malade, a soutenu la nutritionniste. 
- On le dit Romain et proche de Benoît XVI, a renchéri son assistante en agitant son chapelet. 
- Il m'a proposé le mariage pour faciliter l'obtention de mon visa pour l'Amérique, ajoute une caissière. 
- Je crois plutôt qu'on a affaire à un sacré raciste, a craché Vidal Gascon avec acrimonie. De son vivant, Missionnaire a déjà clamé haut et fort que les athlètes Noirs étaient plus puissants physiquement  que les Blancs. 
- Y a rien de raciste dans ces propos, au contraire, a fait le préposé aux vadrouilles. 
- Attention, Balthazar, a dit le réparateur des balais, je saisis l'astuce dans ce que radote Vidal pour une fois. Lorsqu'un Blanc affirme avec candeur que tous les Noirs dansent bien ou courent vite, il sous-entend insidieusement que, pendant ce temps, tous les Blancs patentent des sondes spatiales ou concoctent des vaccins polyvalents. C'est du racisme par ricochet. 
- Nous sommes plutôt en présence d'un voleur, a lancé Agénor, le responsable des produits nettoyants. J'ai entendu dire que Missionnaire avait quitté le pays avec une valise pleine d'argent, des crucifix inversés asymétriques et des sacs congelés de la banque de sang. On dit à Miami que sa maison au Québec est sur un territoire non organisé administré par une MRC. Allez savoir ce que ça peut bien vouloir signifier. 
- Mafia Royale du Canada, a décodé Vidal Gascon avec certitude, j'ai fait des recherches poussées sur le Net
- Vous nagez dans l'erreur, bande de poissons d'eau douce, à mille lieues marines de la vérité, a martelé un plongeur sorti tout droit des cuisines. Vous prenez les rumeurs pour des faits vérifiés, le délirium de votre voisin pour la réalité. Missionnaire souffrait d'une maladie grave, voire incurable, c'est pour ça qu'il est rentré chez lui au Canada, pour suivre les traitements à la fine pointe de la technologie du docteur Steiner. Une copie de la réquisition médicale, avec la signature du médecin que j'ai déchiffré moi-même, se trouve toujours sur le tableau d'affichage en liège du bureau des archives de l'hosto. 
- Et comment tu sais tout ça, toi, le rinceur expert en lavage de caseroles et marmites, a demandé un ingénieur en bâtiment, tu lis dans le marc de café depuis qand ? 
- Rachel D. Steiner est sur Google, Boris. Et comme je couchais avec ta soeur, archiviste médicale à l'hôpital Jean-Metellus, les jambes et les portes s'ouvraient sans tracas. C'était ma belle époque à moi. 
- Que fais-tu du secret professionnel et familial, Edwin ? C'est pas du tout chic de ta part, ce genre de coup bas. 
- Je t'emmerde jusqu'au menton, Boris. C'est grâce au secret professionel et familial que le sida et la prostitution juvénile continuent de faire des ravages dans notre pays. 
- Google Images me montre en première page, pour Rachel D. Steiner, une nénette en judogi avec une ceinture rouge, fait Vidal Gascon en levant son téléphone intelligent pour que tout le monde puisse voir. On voit que même monsieur Edwin le Savant et son T-shirt des Bulls de Chicago qu'il porte bon temps, mauvais temps, peuvent se tromper malgré leurs multiples attestations d'études en lave-vaisselle et en assouplisseurs de tissus. 
- Presse pause sur ta gueule, fils bâtard de bourrique sans baptême ! Rachel D. Steiner est canadienne, crétin de primate à moitié évolué. Elle pourrait aussi bien être clown de rodéo dans ses temps libres en plus de pratiquer la médecine et les arts martiaux. Sacré sous-développé chargé d'opinions et d'égo mal orienté ! Missionnaire était souffrant, que je vous dis. Qui consulte un radio-oncologue pour le plaisir ? De plus, un raciste, comme le prétend Vidal, ne fréquenterait jamais une femme noire. Missionnaire a pourtant été l'amant de ma cousine Marguerite pendant longtemps. Il se sont même mariés un moment pour qu'elle obtienne un droit de séjour aux USA. Et un voleur se fendrait-il en quatre pour sauver le commerce d'un pauvre bougre qui n'y connaît rien en business et que dalle en comptabilité ? Je sais de quoi je parle, le pauvre bougre, c'était moi. Alors, oui, je l'avoue sans honte, me voici à nu, la faillite et le bord du gouffre financier, ça me connaît, je les ai connus et vaincus. Alors, veuillez vous la fermer et aidez plutôt les autres à préparer la cafétéria pour que puisse se dérouler la réunion dans les délais prévus. Merci.  

Ayant aménagé la cafétéria à la sueur de leur front, des volontaires clairvoyants ont revendiqué les places à l'avant afin de ne rien manquer du discours crucial de Rogatien Gingras. Un cadre intermédiaire de la Fondation Zanmi d'Haïti a eu le culot de leur demander avec un sourire radiant de fausse politesse de céder leurs sièges aux membres de la haute direction et du conseil d'administration de la Fondation, et de se regrouper gentiment à l'arrière tout au fond avec les meubles tassés, les gens de la maintenance, les plongeurs et les cuisiniers. Les placeurs, car c'est le nom qu'ils s'étaient unanimement donnés, ont poursuivi leur travail sans broncher, pendant que le valeureux cadre au rictus suspect recevait une torgnole classique, digne de la lutte des classes, selon Guizod, à coups de chaises pliantes, de sandales de cuir et de citations marxistes, castristes, utopistes, voire même fouriéristes. Le responsable des latrines a laissé tomber l'idée de verser de l'eau de javel dans les yeux de l'individu, pour des raisons éthiques et morales, un moment avant le déversement. Il a proposé à la place une action plus pratique et moins violente, soit la fouille systématique de tous les gens présents à l'assemblée. 

« Avant de régler nos problèmes d'argent et de liquidités, leur a-t-il dit, la protection du vérificateur général étranger devrait en tout temps être une priorité. Qui nous dit que l'ennemi n'a pas déjà mis un contrat sur sa tête ? » 

La procédure préventive suggérée par le responsable des latrines a bien débuté, c'est-à-dire dans le calme et dans l'ordre. Mais très vite, des personnes instruites et conscientes de leurs droits constitutionnels ont commencé à protester, refusant catégoriquement de se faire tâter ainsi en public, parfois jusqu'au pubis ; réticentes face à l'idée cauchemardante de voir le contenu de leurs poches et sacoches étalé de la sorte au vu de tous. Il fallut donc trouver en vitesse un détecteur de métal et des rideaux opaques et épais pour répondre adéquatement au respect de la confidentialité des clients du pharmacien et des habitués de la très discrète boutique érotique Zob Électrique.

La conférence débute finalement. Rogatien Gingras se présente devant les micros installés en mode dictatorial, flanqué de Picot et d'Albin. Tout le monde se tait, sauf Vidal Gascon. Imperturbable, il continue de se moquer des gens qui ont exigé plus d'intimité pour la fouille corporelle en barytonnant : « Dildo ! Dildo ! Dildo ! »  

Les yeux du contrôleur général sont ceux d'un lion inassouvi sur la piste d'une antilope affaiblie, sa voix celle d'un colonel de cavalerie bramant la charge contre l'ennemi. Rogatien Gingras explique avec émotion son parcours difficile depuis le scandale de la Mission Rivière Espérance ; les fausses accusations, les campagnes de diffamations répétées, les menaces continuelles, les tentatives d'assassinat et d'extorsion, le vol de son matériel informatique et son exil forcé. Gingras se défend avec véhémence d'avoir trahi qui que ce soit durant toutes ses tribulations. Les allégations de racisme, de filouterie et de trahison ? Rogatien Gingras les réfutent une à une, convaincant la majorité de l'audience de son intégrité. Le vérificateur général se décrit comme un phare venu faire la lumière sur la tragédie en cours, comme un algébriste venu résoudre un problème d'une rare complexité. Gingras encourage les employés de la Fondation à prendre une part active dans la recherche de la vérité en se joignant activement eux aussi à l'enquête. Plus tôt Moïse Berri sera démasqué, plus tôt leurs problèmes d'argent et de liquidités seront réglés. 

La plupart des gens présents dans l'assistance sont persuadés de l'honnêteté de Rogatien Gingras. Enfin un homme qui combat du côté des négligés, se disent-ils. Mais cette confiance les rend par contre impatients de lui demander d'éclaircir pour eux quelques points capitaux pour certains, insignifiants pour d'autres. 

- Quel sorte de vent austral a fouetté et brossé ainsi vos cheveux, boss Rogatien ? plaisante le photographe officiel et responsable des cartes d'identités de la Fondation Zanmi d'Haïti. C'est très imprudent de laisser Fresnel Beltias vous tondre la toison ou vous proposer une tignasse fashion quand sa caisse de bière est vidée. Ha ! ha ! ha ! Il doit son talent au houblon. 
- Pourquoi vous êtes menotté à cette mallette, monsieur l'Ex-Directeur ? demande la coordonatrice des ressources humaines avec un oeil fermé et les mains posées sur les hanches. Vous couvez cette chose comme s'il s'agissait d'un oeuf de dodo. C'est presque indécent. Je vous ai dans mon gyroscope, monsieur l'Ex-Directeur. Vous transportez quoi là-dedans, des gemmes ou des lingots ? 
- Soit vous avez maigri, boss Gingras, soit que votre nouveau couturier à besoin d'un optométriste, dénonce l'ancien tailleur du vérificateur sur un ton moqueur. Vous appelez ça un blazer ? 
- Soyez un peu plus pertinents avec vos questions, conseille poliment Rogatien Gingras. Ma chevelure, ma valise, mon poids... faisons un effort, mé zanmi, Ô. Je suis ici pour parler des vraies affaires avec vous, pas pour pérorer sans but, discuter de choses futiles ou prouver que je puis tout comme vous laïusser des heures durant pour aboutir au final à un résultat proche du néant
- Alors, parlons de notre pognon, propose le responsables des latrines. Qui s'occupera de l'aspect distribution ? Recevrons-nous les reçus reliés à la vente des barils de pétrole aux trois mois ou seulement à la fin de l'année ? 
- Le pognon ou la mort ! vocifère soudainement Agénor, le responsable des produits nettoyants. 
- Calme-toi, Agénor, fait une dame qui semble être au courant de la condition mentale particulière du jeune homme, on peut se contenter de parler d'argent sans inviter la Grande Faucheuse dans les négociations.
- Moi, je dis qu'y faut étriper ce démon qui se fait passer pour notre Sauveur avant qu'il ne s'échappe avec nos billets verts, riposte Agénor. Rogatien Gingras du Canada n'est pas qui il prétend. Je vous aurai prévenu, aveugles que vous êtes. Apocalypse de Jean, chapitre 13, verset 18 ; ôtez-lui cette perruque et calculez le chiffre d'homme sur sa tête. 
- Quelqu'un peut-t-il s'occuper de couvrir le nez d'Agénor avec une serviette imbibée de chloroforme ? demande posément Albin.
- Combien nous coûte cette crise à la Fondation Zanmi d'Haïti depuis vendredi ? demande un clerc du bureau de la paie. 
- Bravo, mon garçon, le félicite Picot. Voyez comme c'est simple de poser des questions intelligentes susceptibles d'améliorer notre cause ?  

Rogatien Gingras se réjouit à l'idée de répondre à cette intérrogation fondamentale. Le vérificateur général tâche d'éviter les mots trop compliqués et les phrases trop longues pour formuler sa réponse. Il prend le temps de décortiquer chaque point apporté pour être compris de tous. Gingras utilise même le créole quand le terme français risque de porter à confusion. Malgré ses efforts, le contrôleur est hélas interrompu dans sa démarche, lorsqu'une escarmouche amorcée dans la troisième rangée s'aggrave jusqu'à devenir incontrôlable. 

La prise de bec a débuté quand Balthazar, le préposé aux vadrouilles unijambiste, a mis en doute les chiffres avancés par Rogatien Gingras au sujet des pertes de revenus liées aux investissements boursiers durant la fin de semaine. Agénor, des produits nettoyants, a crié en fixant le sol que Balthazar n'avait pas fini son élémentaire, et que de perdre une minute pour lui expliquer le Nasdaq équivalait à tenter la traversée du désert sans eau et sans dromadaire. Comme tout le monde semblait d'accord avec Agénor, vu l'absence totale de réaction suite à ses propos incohérents, le contrôleur général a poursuivi ses explications. Balthazar a commencé à faire la baboune. Voyant que personne ne s'occupait de lui, il est devenu mauve comme un bébé privé d'oxygène. C'est alors qu'il a lancé que la mère d'Agénor était une gourgandine familière et comfortable avec les promenades en société sans nécessairement prendre le temps d'enfiler une petite culotte ou le moindre sous-vêtement. Ayant été élevé par sa marraine et ignorant totalement qui est sa maman et où il pourrait la retrouver, Agénor a calmement répliqué : « C'est justement ça le problème avec toi, Balthazar La Bouche Vide de Dents. Non seulement tu ne connais rien à rien, le peu que tu sais, on le sait toujours déjà ou on s'en fout éperdument. » Tout le monde a éclaté de rire. Mais au lieu d'en vouloir à celui qui avait tenté de le blesser en plein centre de l'ego, le préposé aux vadrouilles a commencé à fumer contre l'officiel qui continuait de fournir des informations précieuses aux personnes intéressées. Balthazar s'est mis à penser à l'attentat aux souliers dirigé contre George Walker Bush à Bagdad en 2008. N'ayant plus acheté de chaussure pour son pied solitaire depuis la « Grande Catastrophe de Janvier 2010 » pour des raisons économiques et de simple bon sens, Balthazar a tout bonnement décidé de lancer de toutes ses forces sa prothèse de fabrication sri lankaise vers le crâne de Rogatien Gingras. Voulant protéger le vérificateur général, Picot a effectué un plongeon de gardien de foot. Son os frontal a absorbé le choc du projectile tout comme celui de James Brady pour Reagan en 81. Albin se transformait de son côté aussitôt en panneau blindé, puis couvrait et entraînait le contrôleur en lieu sûr derrière les rideaux, à l'abri des employés et du reste de la communauté. Prospérine de Grâce prenait ensuite les choses en mains, suppliant l'assemblée de retrouver son calme, cherchant parmi elle un médecin. C'était mal connaître le nouveau contrôleur général. 

Une fois le calme revenu ; non seulement le nouveau contrôleur général de la Fondation Zanmi d'Haïti refuse d'être traité aux petits soins, il décide d'entamer séance tenante sa quête de la vérité. Rogatien Gingras sollicite sans tarder Picot, Prospérine et Albin de l'accompagner chez le sénateur Fleurant, premier citoyen inscrit sur sa longue liste de témoins à interroger. 

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