19a Le Solutionneur
Rogatien Gingras arrive à dos de mulets aux limites de Mizérikod par la route de Darbonne. L'homme de confiance d'Amaury Quick et de Philbert Hans-Orville Grosbois Sr. voyage sous couvert d'anonymat au sein d'une caravane formée d'anciens résidents de la ville, de marchands ambulants et de prospecteurs improvisés.
Le bruit laissant entendre que l'argent tombait littéralement des nuées de la région une fois secoués s'est propagé comme une rivière sortant de son lit, de l'Acul à Mazenod, de Jean-Rabel à Jérémie ; le Klondike du vingt et unième siècle se nomme Commune de Mizérikod, et tout le monde y est la bienvenue avec ou sans permis. Selon cette rumeur complètement incohérente, mais assurément galopante, les habitants de cette municipalité y seront bientôt riches comme des satrapes Perses en raison des ressources naturelles nouvellement découvertes dans son sous-sol. Des milliers de paysans opportunistes affluent donc vers cette petite agglomération dans l'espoir de se procurer un bon du pétrole, une licence d'import-export ou tout au moins une fausse preuve de résidence dans le but de s'enrichir instantanément ou au plus tard avant la tombée du jour.
Le nouveau vérificateur général du Fonds Héritage Légitime est méconnaissable. Rogatien Gingras porte une salopette en denim, un chapeau en paille tressée et des bottes de caoutchouc renforcées. Sa barbe et le pansement sur son nez ont disparu. Des lunettes rondes à verres bleus et une perruque afro couleur de jais complètent son déguisement plutôt étonnant.
L'agent de liaison chargé d'assurer la protection de Rogatien Gingras jusqu'aux bureaux de la Fondation Zanmi d'Haïti survient à toute allure en contresens au guidon d'une moto délabrée. L'homme en habit de camouflage intercepte le convoi en montrant rapidement sa carte de gardien de sécurité du Club de Golf de Pétionville. Il s'agit de Marvel Saint-Hilien, le vigile de l'ONG Mission Baptiste du Calvaire. Il identifie rapidement le chef de file du groupe et se met à causer avec lui sur un ton condescendant. Saint-Hilien tapote son badge d'identification à plusieurs reprises en s'entretenant avec le commerçant venu des Cayes afin de lui rappeler qui commande. Marvel Saint-Hilien se dirige finalement vers la bête de somme de Rogatien Gingras.
Tous les accès vers Mizérikod sont gardés par la PNH et la UNPOL, annonce-t-il au nouveau contrôleur de la Fondation Zanmi d'Haïti. Il est pratiquement impossible de pénétrer dans la ville sans subir une fouille corporelle intégrale. Les soldats confisquent argent, armes, eau, nourriture et tout votre matériel digital. Rogatien Gingras n'a d'autre bagage que son ordinateur portable Getac, toujours relié à son poignet par une paire de menottes en acier inoxydable. Par mesure de précaution et pour des raisons de confidentialité, précise-t-il, personne d'autre que lui ne doit toucher à son Getac durci. Marvel Saint-Hilien avait prévu une solution à ce genre de complication. Un premier homme attend Gingras dans un petit boisé avec une caisse chargée de vêtements de rechange ; un second se prépare à le faire entrer dans la Mizérikod par la rivière Momance à bord d'une embarcation de fortune. Ces deux individus lui sont familiers, Picot et Albin ont déjà assuré pour un temps la sûreté personnelle de Rogatien Gingras et de sa défunte ONG.
Picot ne voulait décidément pas décevoir ou risquer de se faire réprimander. Le veilleur de nuit de la prison municipale s'est présenté au rendez-vous avec une véritable friperie de vieilles fringues et d'accessoires disparates, notamment une trousse de maquillage, une canne en ivoire purement esthétique ainsi que des godasses usées aux couleurs du drapeau olympique. Rogatien Gingras opte pour la sobriété en choisissant un pantalon kaki, une chemise blanche de serveur, un blazer azuré et des chaussures de randonnée. Albin est tout aussi efficace. Sa vieille pirogue recouverte de branches et de feuilles d'oranger est propulsée à l'aide d'un petit moteur électrique amovible à peine audible. À la grande surprise du nouveau contrôleur général de la Fondation Zanmi d'Haïti, il n'est pas le seul à tenter de gagner Mizérikod par la voie des eaux. Certains s'y prennent à la nage, à plat ventre sur une planche de bois ou blottis dans une chambre à air. Le but ultime est d'atteindre au risque de sa vie cet hypothétique eldorado qu'est soudainement devenue cette commune méconnue maintenant source de toutes les passions.
Le vérificateur général pénètre dans la ville par un sentier débouchant sur le cimetière pauvrement surveillé par des Casques Bleus fatigués. Mizérikod semble pour le moins apaisée. Serait-ce à cause de la chaleur accablante, de la présence policière exceptionnelle ou de l'omniprésence des médias internationaux ? Des manifestations pacifiques pilotées par des associations fraîchement fondées se déroulent néanmoins dans la sérénité aux quatre coins de la municipalité. La Coalition pour l'Égalité des Droits Pétroliers et le Regroupement des Femmes Contre la Pollution s'affrontent sur la place Michaëlle-Jean à coups d'arguments solides sur les avantages et les désavantages de devenir une superpuissance énergétique mondiale. Les dirigeants de la CEDP prévoit une nette amélioration des conditions de vie du peuple haïtien, le RFCP redoutent quant à lui une invasion imminente des Américains de la classe économique inférieure. Les Étudiants pour l'Éducation Supérieure Gratuite défilent sur l'allée Capois-la-Mort. Le ruban adhésif collé sur leurs lèvres et les yeux bandés de leur mascotte dénoncent la censure, mais provoquent un sentiment de honte et de culpabilité. Une fanfare bruyante formée de citoyens sans revendications précises se dirigent vers le quartier des affaires. Des fauteurs de troubles se cachent en son sein. Ils sont identifiables à leur fausse quiétude, leur manière cauteleuse de dévisager les forces de l'ordre, et aussi à l'absence d'instruments de musique connus ou disponibles en magasin entre leurs mains.
Picot et Albin scrutent aussitôt les environs. Ils aperçoivent un amas de détritus surplombant un dépotoir de pneus et de vieux appareils électroménagers, tout juste devant l'entrée d'une maison encore habitée. Ils y plongent, trouvent et récoltent très rapidement le matériel nécessaire pour se forger une nouvelle identité. Les deux compères et Rogatien Gingras se greffent ensuite à cette fanfare tapageuse croisée un peu auparavant, enrichissant ainsi cet orchestre de rue indiscipliné et laxiste de leur ensemble composé de deux planches en bois traité, de trois bouteilles de verre, de quatre cintres tubulaires en plastique et d'une boîte de carton couverte d'affiches déchirées du film Il était une fois en Amérique. Albin ne croit pas aux coïncidences, il s'agit bien là d'après lui d'un signe de nature cosmique. La Fondation Zanmi d'Haïti se trouvent droit devant sur l'avenue Lysius-Salomon, coin rue du Michigan. Le trio s'y dirige donc avec une certaine conviction morale ; Rogatien Gingras se voyant comme le dernier défenseur du faible, Albin étant convaincu de l'importance capitale de cette mission pour l'avenir de la nation, et Picot étant persuadé d'avoir été investi d'une charge quasi-messianique.
L'immeuble abritant les bureaux de la Fondation Zanmi d'Haïti est cerné par une compagnie de génie militaire de la MINUSTAH et plusieurs véhicules blindés de la UNPOL. Des employés de Legit Imco Media Corp et les producteurs du documentaire Reconstruct Haïti les défient, armés d'outils de mécanique et d'agriculture, tels que des clés en croix renforcées, des fourches, des faucilles à dents et des masses artisanales enrobées de fils barbelés. Certains sont aussi munis d'accessoires de cuisine allant du moulin à poivre à l'attendrisseur à viande. Ces salariés veulent s'entretenir séance tenante avec la direction intérimaire de Vilaj Espwa. Une source anonyme prétend que la disparition soudaine du président de l'organisation constitue une arnaque, un ouï-dire sans fondement qu'ils désirent clarifier sur-le-champ. Moïse Berri se cacherait avec l'argent qui leur est dû dans l'espace compris entre les tuiles acoustiques et le plafond suspendu de son bureau. Il serait nourri par une sonde gastrique et déféquerait dans un tuyau d'égout en PVC. Ces employés mécontents aimeraient bien causer à monsieur Berri s'ils pouvaient lui mettre la main au collet. Ils exigent des actions concrètes et immédiates pour garantir la validité des chèques en leur possession et la réouverture immédiate des banques. Plusieurs n'ont absolument rien mangé de la fin de semaine. Nombreux se plaignent de migraines. L'impatience se lit dans leurs yeux et leurs visages crispés par la haine et le désespoir.
Les policiers présents voudraient bien sonner la charge et en finir avec ce siège ridicule, mais le regard accusateur des caméras paralyse l'État-major. Un haut gradé de la MINUSTAH a promis à Suzanne Malveaux, du réseau CNN, que les choses se règleraient sous peu, sans effusion de sang, sans brutalité et sans aucune menace d'arrestation ou d'intimidation. Le colonel en question donne en ce moment une conférence de presse devant l'hôtel de ville à partir du capot de son camion. Des journaux et des chaînes d'informations d'envergures internationales se font face comme sur un échiquier : d'un côté, jouant la carte de l'impartialité ; Al Jazeera, France 2 et le Jerusalem Post ; de l'autre, partisans et agressifs ; Haïti Libre, Reuters et le Washington Post. Les Européens veulent savoir la vérité à propos du supposé pédophile québécois. Les Américains palabrent autour du boom économique anticipé par les retombés de la prospection pétrolière. Les Israéliens cherchent le juif apostat. Les Haïtiens salivent à l'idée qu'ils hériteront hypothétiquement sous peu d'un véritable pactole.
Tout près de la Place des Présidents, un pigiste aux allures de tombeur distribue des tee-shirts arborant le logo de la chaîne MTV. Il jure aux jeunes femmes qui l'encercle que le retour de Wycleff et de Sean Penn est presque confirmé. Son monteur en image et son immature fait miroiter aux enfants la venue de l'invincible Iron Man vêtu de son exosquelette indestructible et bourré de gadget. Pour répondre à la demande grandissante, il leur promet aussi du même coup la Batmobile, Batman et le lanceur de toile nommé Spiderman.
Un correspondant du Huffington Post annonce à un petit groupe d'hommes débattant de politique, d’une possible visite éclair de Bill Clinton et de Jimmy Carter, accompagnés d'investisseurs étrangers et de charpentiers chevronnés.
- De quel droit les autres présidents toujours vivants se permettent-ils de nous snober, s'insurgent un des politiqueurs en brandissant le poing, ils s'imaginent désormais mieux que nous, cette bande de vauriens ?
- Sans aucun doute, répond le journaleux, mais ils ont des excuses solides. Bush se sent toujours indésirable depuis cette fameuse poignée de main avec un membre de la plèbe qu'il a hâtivement essuyé en direct sur son prédécesseur et l'horaire d'Obama est beaucoup trop chargé depuis le passage de l'ouragan Sandy au New Jersey.
Un peu plus loin, plus près de la réalité, une journaliste locale partage son lait en poudre et des biscuits secs avec des ados visiblement affamés.
Picot, Albin et Rogatien s'approchent progressivement de l'immeuble assiégé. Ils se frayent un chemin à travers la foule furibonde jusqu'à la porte d'entrée principale. Le nouveau vérificateur général de la Fondation Zanmi d'Haïti montre à un jeune caporal la procuration qui fait de lui l'homme de la situation. La vice-présidente de la très respectée institution est aussitôt alertée. Prospérine de Grâce reçoit Rogatien Gingras comme un présent tombé du ciel. L'actuelle numéro un provisoire de l'établissement est une quinquagénaire de grande taille, les cheveux grisonnants, le tailleur discret, mais très élégant. Sa démarche est assurée et son sourire invitant. Prospérine de Grâce a déjà collaboré avec Rogatien Gingras sur un projet de microfinance dans la région de Hinche, mais elle met un temps fou pour reconnaître ce dernier. Elle le conduit directement au bureau abandonné de Kennedy Fleurinor, comme si elle était au courant d'une partie des plans du nouveau contrôleur accrédité par ses supérieurs et créanciers.
- Gustave Amaury Quick m'a annoncé votre arrivée, monsieur Gingras. Je suis vraiment soulagée de vous savoir parmi nous.
- Avez-vous parlé à un opérateur avant d'établir la communication avec monsieur Quick ?
- Une opératrice avec un accent sud-africain ou australien gérait la ligne bourrée de parasites. Nous avons tout de même fini par nous comprendre malgré les nombreuses interruptions. Je vois que vous avez récupéré votre précieux ordinateur. Vous pourrez utiliser la pièce du fond et la salle de rangement pour installer le reste de votre équipement. Le bureau de Moïse Berri est bien plus grand, mais comme il ne l'a pratiquement jamais utilisé, il n'y a pas de prise téléphonique, de routeur ou d'air climatisé. De plus, la moisissure est rampante et les toiles d'araignées envahissantes.
- Vous vous faites beaucoup trop de tracas pour moi, ma chère Prospérine, mon portable me suffit amplement. Il s'agit d'un vrai bureau mobile.
- Votre simplicité nous sauvera du désastre, monsieur Gingras. Maintenant, vous venez d'arriver et je ne veux pas vous brusquer... Je comprends votre fatigue après ce long voyage, mais tous les employés de la Fondation vont me poser la même question. Dans combien de temps pouvons-nous espérer un retour à la normale ? Vous avez des centaines de contrats à repasser au peigne fin et des tonnes de rapports incomplets à vérifier. Sans compter que vous devez décortiquer la liste des employés et des bénévoles passés et présents afin d'identifier tous les prête-noms de Moïse Berri. Il nous faudrait dix clones de Rogatien Gingras pour terminer cette corvée à temps.
- Convoquez une assemblée dans une heure à la cafétéria, Prospérine, j'ai de bonnes nouvelles pour le personnel de la maison. J'ai l'intention de procéder très rapidement et de frapper avec force et persévérance au cœur du problème. On ne m'appelle pas, Mister Solution, de Fort Lauderdale à Jupiter pour rien. La paperasse peut attendre. Je suis à deux doigts de mettre la main au collet de cette malédiction ambulante de Moïse Berri. L'argent qui était destiné aux habitants et aux honnêtes travailleurs de cette commune leur sera rendu, parole d'un Gingras. Mais nous devons agir sans perdre une minute de plus.
- Je ne m'attendais à rien de moins de votre part, monsieur Rogatien, l'action maintenant, les procédures ensuite.
- Ça fait du bien d'être de retour, Prospérine. Comment se portent vos filles, vos frères, Damien, votre mère ?
- Mes enfants se portent bien, Dieu merci. Elles séjournent accompagnées de leur progéniture chez ma tante, Delphée, à Camp-Perrin. Mon mari est parti les rejoindre avec ma mère. L'électricité va et vient depuis l'explosion à la centrale. La pauvre a insisté pour quitter la région. Maman est convaincue que les pannes sporadiques affectent le contenu de son tank à oxygène. Ma tante possède là-bas un magasin avec un entrepôt à l'arrière. Elle y a stocké suffisamment de denrées pour subsister un année entière en cas de cataclysme planétaire. La vie est hélas moins rose pour mes frères, monsieur Gingras. Aux dernières nouvelles, mon frère aîné aurait complètement perdu la boule ou replongé dans l'enfer des boissons distillées. Les délires de grandeur de Léopold une fois intoxiqué ont fait de lui le candidat idéal pour diriger cette insurrection insensée. S'il brandissait un petit livre rouge ou un manifeste, je comprendrais son influence sur la population, mais sa nudité lui enlève à mon avis le moindre iota de crédibilité. Vous avez bien entendu. Léopold mène cette supposée révolution dans son costume d'Adam. Comme si ce n'était pas assez pour notre vieille maman, l'état mental de Lordy réveille autant sinon plus de soupçons. Mon frère cadet refuse de sortir de sa chambre à coucher sous prétexte qu'un mort le recherche dans le but de le tuer.
- Pardon ?
- Vous m'avez bien compris, monsieur Rogatien. On dirait que la folie est devenue contagieuse par ici. Des gens sensés s'interrogent sérieusement sur l'existence d'une arme inventée par nos ennemis, capable de rendre fou braque comme par magie. Certains parlent d'un virus, d'autres font mention d'un rayon cosmique ou d'une substance déversée directement dans notre système d'aqueduc à notre insu.
- Comptez-vous des cas similaires dans le personnel de la Fondation ?
- Je n'irais pas jusqu'à dire qu'ils sont devenus zinzins comme mes deux frangins, mais plusieurs agissent de façon étrange depuis un moment. Certains ont par exemple commis des actes incohérents, comme de commettre un vol, en sachant sciemment qu'ils étaient pour se faire attraper. L'ingénieur en chef de Vilaj Espwa a mis le feu à sa résidence dimanche matin après avoir aspergé tous ses beaux vêtements d'huile de ricin. Ce n'est pas normal, avouons-le. Cet homme collectionnait des voitures et des œuvres d'art que nous comptions saisir. Il a tout détruit. Nous avons découvert plus tard que son nom ne figurait pas sur la liste de paie de la Fondation. Il encaissait pourtant neuf chèques par semaine sous huit noms et titres d'emploi différents. Le responsable de la gestion et de l'entreposage des matériaux a pris la mer pour Montego Bay à bord d'un bateau de plaisance à la coque abîmée. Nous avons perdu son signal radio en matinée. Le patron de la maintenance tourne en rond dans sa cour avec une fiole de carburant et des paquets d'allumettes ficelés autour du cou. Le pauvre menace de s'immoler s'il entend prononcer son nom dans la même phrase que corruption, collusion, malversation ou arrestation. Plus près de nous, il s'agit de notre informaticienne, Florentia-Wendolyne. Vous vous souvenez peut-être d'elle ; la cousine d'Immaculée Lamisère ? Eh ben tenez-vous bien. Sachez que Florentia-Wendolyne a décidé sur un coup de tête de saboter notre unique serveur en y déversant le contenu entier de sa carafe à café. D'après ce j'ai lu du rapport d'incident remis au huissier, onze pour cent des recettes de nos ventes de charité aboutissait directement dans le compte Paypal de son fiancé, un certain Kenneth Cerisier ; un maroufle brutal et borné qui se fait appeler Mandela par ses méprisables associés. Quoi d'autres ? Laissez-moi réfléchir. Ah oui ! Fritz-Alphonse Maillebranchon, le coordonnateur aux transports et à la machinerie lourde ; surprise ! tout l'équipement acheté par la Fondation dans les derniers six mois sont facturés au nom de son petit frère, Wilner-Frantz Maillebranchon, un petit gredin de Saint-Marc qui se fait aussi appeler Will Smith, Tit Will et Fanfan par ses proches. Un conducteur de grue à tour garde monsieur Maillebranchon prisonnier chez lui, ligoté à un citronnier. Deux manœuvres sont partis à la recherche de son héritier désigné. N'oublions surtout pas dans tout ça le nom du président de la Fondation sur cette liste exhaustive d'excentriques. Il ne peut exister sur cette planète un être humain plus bizarre que ce numéro de Moïse Berri. En dehors des brèves conversations téléphoniques que j'ai réussi à obtenir avec lui, impossible d'avoir un tête à tête normal avec cet abruti. Je vous rappelle que le taux d'absentéisme du président durant l'année courante frisait le cent pour cent. Plus souvent qu'autrement, j'ai dû m'entretenir avec ce faraud à travers la porte fermée de son bureau, gardée par des brutes mal élevés sentant l'alcool frelaté. Entre vous et moi, monsieur Gingras, je crois que la disparition de cette ordure de Moïse Berri a un lien direct avec des dettes reliées au trafic de narcotiques. Je ne suis pas dupe, monsieur Rogatien, cet ennemi du peuple se dopait au travail comme dans ses temps libres. Et pas à la légère, avec du bon vieux cannabis qui rend gourmand, mais avec ces trucs de laboratoires qui vous transforme en légume ambulant. Au mois de mai, par exemple, je vu sortir monsieur Berri de sa Lincoln allongée. Il était gras, le teint santé, souriant, distribuant des bonbons et des sous aux orphelins de monsieur Saint-Saëns. Une équipe de tournage capturait le moindre de ses gestes. Moïse Berri s'est adressé à moi comme à une vieille connaissance. Nous avons discuté de plusieurs sujets, dont la prévention du choléra. Berri se souvenait alors des membres de ma famille et du surnom de mon chien. Trois semaines plus tard, au mois de juin, le voilà devenu rachitique, sortant de la villa du sénateur Fleurant, blême comme un drap, le regard d'un cataleptique. J'ai voulu l'approcher. Son garde du corps m'a conseillé de repasser. Je me suis mis à crier des bribes de notre conversation du mois de mai à monsieur Berri afin d'éveiller sa pitié. Inutile, l'homme ignorait visiblement qui j'étais. J'ai insisté pour connaître la vérité. Son gorille m'a montré la crosse de son fusil. J'ai dit à cette animal de cirque qu'y me faisait pas peur. Vous connaissez mon caractère. Trop tard, le chauffeur démarrait et s'enfuyait avec cette double face de Berri à toute vapeur.
- Moïse Berri utilise des doubles afin de nous berner, Prospérine. Cela pourrait expliquer la différence de poids et cette impression d'imbécilité flagrante qu'il dégage d'une occasion à l'autre. Sosie n'est pas un métier qui attire les génies.
- Contente d'apprendre que je ne suis pas la seule à le supposer. Il faudra faire attention durant la réunion, monsieur Gingras. Je m'inquiète pour votre sécurité. J'ai des raisons de croire que certains de nos employés sont à la solde de Moïse Berri et qu'ils en veulent à votre vie. Je ne veux pas vous effrayer inutilement, monsieur Rogatien, mais si vous ne disposez pas d'une arme de poing, ne vous éloignez jamais de Picot ni d'Albin.
No comments:
Post a Comment