Monday, April 9, 2018

Centurion

21a
L'intervention

Monsieur Nji Mbonjo déteste utiliser la force pour maîtriser une femme ; un seul regard vindicatif suffit habituellement pour les pétrifier. Il demeure donc ébaubi un bon moment lorsque Rachel D. Steiner le projette comme une vulgaire poche de houille à l'autre extrémité de la pièce. Sonné, il effectue une série de katas de style shotokan afin garder son adversaire à distance, le temps de retrouver son équilibre. Réticent à l'idée d'écraser ce nez plutôt mignon ou de causer des douleurs atroces au docteur en heurtant ses seins ou sa gorge, le garde du corps camerounais visualise l'offensive idéale pour neutraliser la jolie dame sans causer de lésions ou provoquer de contusions sévères. Monsieur Nji Mbonji s'élance donc vers elle, feinte un coup de pied circulaire inversé, mais se penche plutôt à la dernière seconde afin de décocher un direct vers le diaphragme de Rachel afin de lui couper le souffle et mettre ainsi un terme à l'affrontement. À sa grande surprise, cette petite dame fluette évite l'impact et saisit son poignet qu'elle casse d'une seule torsion vers l'extérieur. Elle fait ensuite virevolter monsieur Nji Mbonjo sur lui-même et l'envoie atterrir six pieds plus loin face première contre le sol. Le docteur Rachel D. Steiner exécute ensuite une spectaculaire culbute avant, vient déposer le flanc de son pied sur la jugulaire du géant, puis le traîne dans cette position inconfortable jusqu'au téléphone. Le docteur Steiner doit momentanément relâcher sa prise afin de composer le 911. Le colosse en profite pour lui tordre la cheville d'une seule main, désaxer son genou gauche d'un coup de pouce derrière le creux poplitée, la faire pencher vers l'arrière à l'aide d'une poussée de son avant-bras sain, pour finalement l'atteindre d'un foudroyant crochet au menton qui la couche instantanément. Le trophée de ju-jitsu sur le classeur de la radio-oncologue n'était donc pas une décoration de mauvais goût. Le Camerounais va vers la fenêtre du bureau et fait signe au notaire Grosbois Sr. et au financier Amaury Quick de descendre de leur taxi pour venir le rejoindre. 

Le complexe médical Davengard abrite une clinique de radiologie et de radio-oncologie au sous-sol, une clinique dentaire au rez-de-chaussée, des bureaux de cardiologues et de spécialistes divers au second étage, ainsi qu'une clinique de chirurgie esthétique au troisième. Que fabrique ce bébé monstre de Nji Mbonjo dans la cave ? se demande Amaury Quick en sortant du taxi. Le boursier de Boston paie le chauffeur et lui verse une avance afin qu'il revienne le chercher au même endroit dans exactement quinze minutes, après avoir fait le tour du bloc sans attirer l'attention. Usant de sa perspicacité exceptionnelle, Philbert Hans-Orville Grosbois Sr. trouve rapidement une explication rationnelle à la bourde de son protecteur, ordinairement infaillible, en jetant un simple coup d'oeil sur la liste des professionnels figurant sur le tableau noir du vestibule de l'édifice. Suleyman leur avait indiqué Rachel Delilah Eisner, la plasticienne ; le garde du corps camerounais s'est confondu avec Rachel Deborah Steiner, la directrice du département d'oncologie. 

Les deux vieillards attendent l'ascenseur, l'un en sifflant un air jazz du Duke, l'autre en chantant de la gorge pour l'accompagner. Un téléviseur diffuse des nouvelles en continue à la réception, abandonnée par le personnel. Obama et Romney sont coudes à coudes. Les pannes d'électricité perdurent à New York. Le New Jersey, victime de l'ouragan Sandy, vole la une à la République d'Haïti. Israël et l'Iran se menacent mutuellement. Le maire Tremblay de Montréal est introuvable. Le maire Vaillancourt de Laval refuse d'émettre le moindre commentaire. La commission Charbonneau poursuit ses travaux. Les deux plus grands centres urbains de la Province de Québec seraient contrôlées par des organisations criminelles et leurs hommes de mains. Le boxeur Lucian Bute remporte la victoire de justesse. Votez Klitscko. Bruce Springsteen et Stevie Wonder font tourner le vent pour le président sortant. La porte de l'ascenseur s'ouvre enfin. Monsieur Nji Mbonjo tient treize personnes en joue avec son parapluie modifié. Le Camerounais leur ordonne de sortir en langue douala. Il a l'oeil gauche pratiquement fermé, le bras droit cassé et la bouche ensanglantée. La porte de l'ascenseur se referme en grinçant. 

- J'ai bloqué l'accès à la sortie de secours et confisqué les téléphones cellulaires de tout le monde, sauf ceux des arracheurs de dents, annonce monsieur Nji Mbonjo. Il n'y a plus personne sur les étages. Les secrétaires sont avec moi. La détraquée solide qui m'a cassé la figure dort au sous-sol. Cette tigresse est initiée aux techniques de combat militaire de l'OTAN. Ça ne tient pas debout. Je pressens un piège. La situation est anormale. Y faut se dépêcher et sortir d'ici au plus vite. Le docteur Steiner se cache parmi ces gens. Donnez-moi une minute pour vider le bureau des dentistes et je vous la trouve même si je dois les torturer un par un avec une agrafeuse chirurgicale. 
- Nous cherchons le docteur Eisner, monsieur Nji Mbonjo, pas Steiner, corrige Amaury Quick. Et je crois vous l'avoir repérée à maintes reprises, ajoute-t-il en pointant une quinquagénaire vêtue comme une jeune starlette en manque de visibilité. 
- Je suis effectivement le docteur Eisner, fait la femme, mais cette brute n'a pas arrêter de crier Steiner. Y a pas de fric ici. Pouvez-vous nous expliquer la raison de toute cette agressivité ? 
- Rogatien Gingras, dit simplement Philbert Hans-Orville Grosbois Sr. 
- Si vous êtes du Tecumseh Tribune, sachez que j'ai quitté Windsor et suivi à la lettre toutes les recommandations et les ordonnances de la cour ontarienne. L'argent que j'ai envoyé à sa veuve était un geste de pitié et de générosité, pas un aveu de culpabilité. 
- Sa veuve ? 
- J'ai des clients parmi ces gens que ce malappris a menacé avec son arme. Pourrions-nous poursuivre cette conversation en privée dans mon bureau ? 
- Ce ne sera pas nécessaire, dit Amaury Quick. 
- Gingras serait donc mort ? s'interroge Grosbois Sr. 
- Vous comprenez maintenant pourquoi l'engagement d'un exterminateur relevait de la prudence, Phil ? Permission de faire exécuter l'imposteur que nous avons envoyé en Haïti pour veiller sur nos intérêts à Mizérikod ? ajoute Amaury Quick en textant l'ordre d'exécution dans un message hautement codé destiné à Redmond Murphy Carrigan. 
- Permission accordée, Gustave, mais ça ne nous rapprochera en rien de la vérité. 
- Docteur Eisner, à quand remonte le décès de Rogatien Gingras ? demande Amaury Quick. 
- Cinq ou six ans. Et les experts de la défense ont toujours maintenu contre la Couronne que c'était le cocktail de drogues consommé tout juste avant l'opération qui avait causé son décès. Je n'avais jamais perdu un patient auparavant. 
- Le taxi est revenu devant la porte, annonce monsieur Nji Mbonjo à partir du bureau des dentistes. 
- Prenez-le et rentrez le plus vite possible à Ottawa, lui dit Grosbois Sr. Nous serons plus difficile à retracer séparés. 

La porte de l'ascenseur s'ouvre. Le docteur Steiner en surgit, armée d'un bâton de jodo. Elle ordonne à maître Grosbois Sr. et au financier Gustave Amaury Quick de figer sur place ou de se faire ouvrir le crâne. La police est en chemin, avertit-elle. Quick doute fortement de la férocité naturelle de la radio-oncologue. Il fouille dans les poches de son imperméable et met la main sur son pistolet à impulsion électrique. Amaury Quick se prépare à terrasser le docteur Steiner par surprise avec ses deux électrodes paralysantes, lorsqu'une voix familière détourne son attention vers la réception. Une photo d'identité judiciaire récente de Burns Breton remplit l'écran de télévision. Quick et Grosbois Sr. sont estomaqués. Le Service de Police de la Ville de Montréal enquête sur ce qui semble être un règlement de comptes nébuleux. Les policiers ont trouvé un homme gravement mutilé dans une suite de l'hôtel Fairmount Reine Elizabeth de Montréal. La main droite de l'individu a semble-t-il été sectionnée à l'aide d'une scie circulaire portative. Il s'agit, selon les autorités, de Burns Emmanuel Kendrick Breton, le propriétaire de ce salon funéraire du quartier Rosemont qui a fait les manchettes samedi, suite à cette descente policière qui avait mis au jour un réseau de trafic d'armes étroitement relié aux nombreuses fusillades survenues dans et autour de la métropole ces derniers mois. Le porte-parole de la SPVM refuse de commenter sur le sujet, mais avoue que les autorités recherchent activement deux octogénaires afro-américains circulant à bord d'une Lincoln Town Car de couleur noire immatriculée en Illinois. Ils seraient de très importants témoins. 

- Craignez-vous toujours la prison, Gustave ?
- Nous sommes deux vieux millionnaires américains, kidnappés par un grand Africain patriotique qui les a pris pour des criminels de guerre en cavale, répond machinalement Amaury Quick. Nous souffrons tous les deux de démence légère et notre mémoire fait défaut. Je crois que ça ira si nous persistons à chanter le même refrain. 
- J'aurai la conscience tranquille quand je saurai Moïse Berri six pieds sous terre et notre lettre de procuration invalidée. 
- L'ordre pour abattre Berri est envoyé, Phil. Il n'a aucune chance de s'en tirer. Concentrons-nous pour l'instant d'avoir l'air de deux innocents gentlemen séniles et impatients. 


21b
Les Invalides 

Les employés de l'hôpital Provincial de Dajabón ignorent l'étendue réelle de la situation. Tous s'accordent cependant pour dire qu'ils n'ont jamais vu les administrateurs de l'établissement aussi inquiets et agités. Un peloton militaire a pris le contrôle de la circulation sur l'avenue Presidente Henriquez, un second a encerclé le bâtiment ; un dernier escorte une douzaine de fonctionnaires et autant d'officiers en uniforme vers les pièces hautement surveillées où sont gardés les étrangers blessés. 

Le délégué aux Affaires juridiques de l'ambassade haïtienne en République Dominicaine pénètre dans la chambre de Pyram Malvenu. L'homme paraît visiblement irrité. Il est accompagné d'un avocat, d'un chirurgien, d'un officier et de deux soldats. Le sergent Malvenu semble plutôt mal en point physiquement, mais il affiche un sourire radieux. Ses jambes sont immobilisées par des sangles rattachées à la base de son lit. Des appareils toujours présents dans la pièce indiquent qu'il a récemment dépendu d'un respirateur et a eu besoin d'une transfusion sanguine ; un drain thoracique évacue un liquide couleur brique taché de jaune hors de sa poitrine. 

- Vous en avez mis du temps, dites donc ? souffle Pyram en expirant avec difficulté, l'air groggy et déphasé. 
- Vous attendiez notre visite ? lui demande le délégué de l'ambassade haïtienne. 
- J'ai parlé à mon père en songe. La balle pour me tuer n'a pas encore été fabriquée. 
- Il s'agit bien du bon patient, docteur De la Fuentes ? 
- Te dije que este hombre estaba loco
- Je comprends l'espagnol, face de lézard, s'énerve Pyram, qui se met aussitôt à tousser d'une façon inquiétante. C'est toi le disjoncté. J'ai entendu et senti l'hélicoptère atterrir sur le toit. Qui dois-je remercier, le président Martelly ou l'ambassadeur Cinéas ? 
- Je me présente, Rosaire-André Dode, délégué aux affaires juridiques de l'ambassade haïtienne en République Dominicaine. Cet appareil n'est pas venu vous sortir d'ici, sergent. Comprenez-vous ce qui vous arrive ou la raison de notre présence dans votre chambre d'hôpital ? 
- Est-ce que vous insinuez par là que j'ai l'air attardé ? 
- Veuillez lui expliquer la situation, maître Martinez. 
- Gervasio Juan Eduardo Martinez, se présente l'avocat. J'ai le mandat de vous représenter en attendant la décision du Gobernador de la Provincia de Dajabón. Je vous conseille fortement de garder le silence ou de jouer la carte de l'aliénation mentale comme vous avez fait jusqu'ici. Selon tout le personnel du bloc opératoire et de la resucitación, vous excellez en la matière. De plus, vous n'avez pas encore été arrêté puisque vous étiez, à chaque tentative de vous lire vos droits, inconscient ou incohérent. 
- Vous me radotez quoi, là, l'ami, j'imagine des trucs ou mes pieds sont vraiment ligotés à ce lit ? 
- Vous avez passé sept heures sur la table d'opération, sergent Malvenu. Vous ne vous souvenez de rien maintenant, mais vous allez peu à peu vous en rendre compte quand l'action de la morphine dans votre système va diminuer. Un camion de ravitaillement militaire vous a littéralement broyé les membres inférieurs durant ou après la confrontación. Le docteur De la Fuentes a tenté sans succès de vous retirer un éclat de balle de la colonne vertébrale, mais vous lui devez tout de même la vie. Le commandante Ramirez, ici présent, a le pouvoir de vous promettre l'immunité contre le Gobernador, qui n'a pas encore été instruit du déroulement exact des événements. Par contre, il ne pourra rien faire pour vous protéger du ministre de l'intérieur si ce dernier décidait de s'intéresser à ce regrettable incident pour se faire du capital politique. À votre place, je ne parlerais qu'en échange d'une bonne somme d'argent et de la garantie signée d'être extradé ou je continuerais de faire semblant d'être aliéné. 
- Je ne faisais que mon travail. 
- Travail qui consistait en quoi, sergent ? demande le commandant Ramirez à brûle-pourpoint. 
- Ne répondez pas à cette question, avertit l'avocat Martinez. 
- C'est mon père qui vous a engagé pour me défendre, camarade ? 
- Le Bureau de l'Ambassadeur. 
- Ça alors, je me croyais pas si précieux ? 
- Au contraire, sergent, vous êtes aussi important qu'un cancer agressif aux yeux du Sénat haïtien et de la Chambre des députés, déclare monsieur Dode, le délégué de l'ambassade. Le président Martelly et Laurent Lamothe s'occupent de cinq cent dossiers compliqués en ce moment. Sandy est partie, mais les dommages qu'elle a causés sont toujours bien présents. Le Président doit de plus magasiner le mobilier du nouveau palais et planifier le carnaval du siècle pour remonter le moral de la population. Son Excellence et le premier ministre n'ont pas besoin d'un autre caillou dans leurs chaussures. Agissons de façon responsable, Commandante Ramirez. Le sergent répond à vos questions contre l'impunité, je m'occupe personnellement des honoraires de son avocat et de ses frais de santé. Et quand je dis personnellement, maître Martinez comprend ce que je veux dire. Avons-nous un accord ? 
- Vous m'avez oublié, fait le docteur De la Fuentes. J'ai deux grandes familles à nourrir et une amante qui me fait constantemente des menaces de separación
- Vous êtes sur ma liste de paie, docteur, ne vous inquiétez pas. Tout ce que le bureau de l'ambassadeur exige, c'est que le sergent Malvenu soit de retour au plus vite en territoire haïtien, aujourd'hui même si possible. Nous voulons éviter que des journalistes sans scrupules s'emparent de cette affaire pour en créer un scandale diplomatique. Les analyses biochimiques d'un certain professeur Elzéar Michelet font état de la présence d'un gisement de pétrole dans la région d'où vient le sergent. Ce n'est certes pas le bon moment d'ébruiter ce tout petit accrochage frontalier. De quoi faire fuir les investisseurs potentiels qui connaissent Haïti seulement par le biais des médias. Rappelons-nous que personne n'a perdu la vie durant l'altercation. Je répète, avons-nous un accord, messieurs ? 
- Si le sergent répond à mes questions sans me prendre pour un âne, je marche sans chercher compensation, dit le commandant Ramirez. 
- Déposez-moi trois mois de salaire sur cette table en argent américain, et je ne conseille plus rien à mon client, fait l'avocat. 
- Combien ça fait ? demande le délégué Dode. 
- Avec les frais de déplacement, l'ajustement salarial relatif à la clause nonobstant, la clause compromissoire et la clause dérogatoire, la pénalité de dix pour cent et la prime de départ... je dirais plus ou moins sept mille dollars. Mais je me contenterai de six mille par solidarité pour la cause immigrante et le soutien moral aux réfugiés. C'est le genre d'homme que je suis, monsieur ; un patriote. 
- Mais qu'est-ce que vous divaguez là, espèce de profiteur tordu jusque dans la moelle ? proteste vivement Rosaire-André Dode. Je suis juriste, moi aussi, Martinez. Ce que vous venez de jargonner n'a absolument aucun sens. Vous n'avez pas honte ? 
- Non. 
- C'est exactement la somme que je vous ai dis avoir en ma possession tout à l'heure. Ces soldats comprennent-ils un traître mot de ce que nous disons ? 
- J'en doute. 
- Vous me dégoûtez profondément, Martinez. 
- Ce sentiment vous appartient. 
- Je ne peux pas débourser un sou de plus pour vous aujourd'hui, docteur De la Fuentes, poursuit Dode, dites merci à ce vautour. Je peux cependant communiquer directement avec le ministre des finances ou glisser un bon mot sur votre compte au ministère de la santé à Santo Domingo de Guzmán. 
- Ce n'est pas assez ! s'insurge le chirurgien. Ce corbeau obtient des diñero en efectivo parce qu'il est immoral, et moi seulement des vagues promesses ? Je ne veux pas remplacer le Ministro de Salud, mais je veux plus para mantener mi silencio.
- Qui dirige cet hôpital ? 
- Armando Luis Diaz, et il est même pas médecin. 
- Diaz n'est pas un docteur ? Alors c'est réglé, vous héritez de son poste. Nous trouverons bien un trou inexplicable dans le budget pour étendre une bonne couche de merde sur le dos de ce Diaz. 
- Perfecto, je n'ai jamais vu el sargento Malvenu.
- Commandante ?
- Trois choses, fait l'officier en s'approchant du lit de Pyram. Primero, qui vous a fourni ces armes et surtout ces explosifs que même l'armée régulière a du mal à se procurer ? Secundo, quels sont vos liens avec le colonel Baudelaire-Aristote Fleurant ? Finalmente, où puis-je trouver ce Señor Moïse Berri qui semble connaître des choses sur ma vie privée, que même mi esposa et mon comptable des cinco dernières années ignorent totalement ? 

Quelques chambres plus loin sur le même étage, Robin Monarque s'entretient avec Adrian Fuchs, secrétaire-adjoint du vice-consul canadien de Punta Cana, et Geraldo Manuel Pariente, un fonctionnaire du ministère de la défense de la République Dominicaine. Les deux hommes sirotent des sodas au citron et combattent la chaleur avec des mouchoirs humides. Le policier manitobain ne porte qu'une écharpe au bras droit, mais semble toujours secoué, comme si l'échange de tirs avec les gardes Dominicains venait tout juste de se produire. Tout en décrivant le fil des événements, il jette des regards furtifs derrière ses interlocuteurs, comme s'il s'attendait à tout moment de voir surgir un tireur armé d'un pistolet-mitrailleur venu pour le descendre. 

- Les douaniers Dominicains se sont exprimés en espagnol. Y ont ordonné avec respect au sergent Malvenu et à l'agent Ferjuste de laisser tomber leurs armes. Malvenu a fait semblant de rien comprendre comme d'habitude. Le lâche s'est servi de ma fiancée comme bouclier humain. Y s'est approché des douaniers, pis y leur a lancé un bidule cubique que je pensais être un carton de cigarettes. Une chance que ces gars-là se sont poussés par instinct de ce gugusse-là, parce que sinon, y auraient tous été désintégrés par la force de l'explosion. Le sergent nous cachait une autre surprise, mon ami, des fumigènes, tiens. Mais au moins, y nous ont permis de prendre la fuite pis donné assez de temps de trouver une grotte pour nous cacher. Avant l'arrivée des soldats frontaliers avec leurs chiens, j'ai utilisé des arguments solides pour faire entendre raison au sergent Malvenu, croyez-moi, mais ce cabochard-là a rien voulu entendre. Y a pas arrêté de répéter qu'y avait rien à apprendre d'un Blanc, comme si le gros bon sens avait rapport avec la mélanine. Quand y a commencé a canarder les Dominicains, sans aucune négociations, je vous le rappelle… sniff ! wooh ! booh ! excusez-moi pour les larmes… Auriez-vous un autre soda ? Dans tous les cas, pour en faire une histoire courte, le sergent visait, d'après moi, un seul et unique but, tuer le plus d'hommes possible. Je l'ai vu sortir des armes amanchées carrément comme des bébelles dans les films de science-fiction, mais fonctionnelles, ultra-légères, deux kilos au maximum, pis extrêmement performantes. Un soda serait le bienvenu, messieurs. Vous devriez prendre des notes... moi, j'ai pas tiré un seul coup de feu. Écrivez-moi ça noir sur blanc, m'sieur l'ambassadeur. 
- Secrétaire-adjoint du vice-consul, corrige Adrian Fuchs. Mes pouvoirs sont limités à certaines sphères. 
- J'suis désolé pour leurs familles, mais je rejette toute responsabilité dans la mort de ses hommes-là sur Pyram Malvenu. Souvenez-vous en si la justice compte parmi les sphères que vous couvrez. 
- Les autorités ne dénoncent aucun décès, Lieutenant. 
- Vraiment ? Mais, c'est pratiquement impossible. Ça tirait de partout ! J'étais là, en plein dans boucane. Si personne est crevé, on parle d'un miracle, catégorie Saint-André. 
- Je vois que vous êtes comme pour la plupart de ces braves un fervent croyant, lieutenant.
- Pas pantoute. J'suis plutôt un athée irrécupérable. Mais y faut remettre au Bon Dieu ce qui revient au Bon Dieu. La fusillade a duré plusieurs minutes. Pour moi, c'était clair que je trépassais. Ça me rend pas religieux tout ça, mais chaque fois que je ferme les yeux, la question qui me revient, c'est... Pourquoi ? Saint-Christophe de baptême ! V'là que j'me remets à chialer. Mais au fond de moi-même, vous savez, je ressens aucune tristesse, seulement un sentiment de... de je sais pas trop quoi… qui fait que, sniff ! sniff ! wooh ! booh ! sortez-moi d'ici, monsieur le vice-consul. J'en peux plus ! Les maringouins, la chaleur, l'anarchie, l'impression que je passerai pas à travers la nuit'. Ma famille a de l'argent, des terres à n'en plus finir près de Dauphin Lake. 
- Ne vous inquiétez plus au sujet de cette question, lieutenant Monarque. Nous allons vous retourner chez vous par la poste s'il le faut. Vous êtes un policier Canadien décoré et la seule vraie victime de cette affaire à mes yeux. Ce sera un jeu d'enfant de prouver que le sergent Malvenu vous en voulait personnellement. Un agent doté de la moindre petite parcelle d'intégrité n'aurait jamais osé franchir illégalement la frontière d'un pays souverain pour aller se faire justice et me causer par le fait même cette infinité de tracas. 
- Ce maudit malade-là voulait me tuer depuis un bout, se plaint Robin Monarque. Je refusais d'y croire. Je me comportais comme une autruche, la tête dans le sable. On est d'même, les gars dans famille Monarque. On retient ça d'dans. Tenez, vendredi après-midi, j'suis passé au poste ramasser des affaires personnelles avant de me rendre à l'ambassade canadienne à Port-au-Prince. J'étais en colère contre moi-même parce que je venais juste de me faire baiser par des saltimbanques sur le Quai Dessalines. J'avais misé cinquante piastres sur l'as de pique, pis cent autres sur le dé dans le gobelet. J'ai fessé dans un mur du commissariat en me traitant de grand crétin pis de niaiseux. Le plâtre a éclaté. J'ai vu un fil USB à travers les montants. Fait que, j'ai tiré dessus. Y menait à une caméra braquée direct sur le classeur personnel toujours fermée à double tour du commissaire Malvenu. Quand j'ai fait part de ma curieuse découverte aux autres policiers sur place, y se sont mis à rire de moi, à faire des blagues imbéciles avec mon nom, à dire des inepties sur le cul de ma blonde pis ma façon de parler. De retour de la capitale vers l'heure du souper, j'suis repassé au commissariat pour récupérer mon arme, juste au cas où. Ben, surprise, le mur était complètement refait et la caméra avait disparu. J'ai été convoqué au bureau du commissaire pour répondre à une plainte concernant des propos racistes ; des insultes que j'aurais supposément proférées contre un collègue policier lors d'une beuverie impossible à dater. Une histoire fabriquée de toutes pièces, j'vous l'assure. J'ai fini par lâcher prise sur cette affaire de surveillance-là, quand j'ai saisi que le commissaire voulait mettre l'emphase sur mon passé pis me faire passer pour un dégueulasse. L'enfant de chienne m'a montré une vieille photo de moi qui date du secondaire. J'avais quinze ans, gériboire ! J'me tenais avec les délinquants du village comme tous les autres jeunes. J'avais aucune idée de la signification des lettres SS cousues sur mon blouson en cuir. Faut-y être sans coeur pour fouiller dans le placard du monde de même ? C'est pas tout, là. Le commissaire Malvenu, y m'apprend que j'suis suspendu sans salaire en attendant qu'y fasse la lumière sur une affaire de vandalisme et de sabotage sur des véhicules du poste. Alors, durant la nuit de vendredi, après le début des émeutes, j'ai décidé de foutre le camp avec ma fiancée. Je me suis rendu chez la Consuelo, un restaurant populaire de Mizérikod, pis j'ai subtilisé les clefs de la bagnole d'un cuisinier qui me devait de l'argent pour des capsules de Viagra cambodgien que j'y avais vendu pour moins que rien. Devinez quoi ? J'ai aperçu le commissaire Malvenu dans la cour arrière du restaurant après les heures d'ouverture, en pleine réunion privée avec Willy Bossal, le plus gros trafiquant de dope de la région. Je me suis arrangé pour ne pas me faire voir pis j'ai décampé de là au plus sacrant avec le vieux bazou du cuisinier. Attention ! j'ai eu le temps de noter la présence du sénateur Fleurant, du juge Zilérion Campbell, du maire Amédée Fleurinor et d'autant de voyous qu'y vous faut pour monter une équipe de football. Est-ce que mon assassinat était à l'ordre du jour dans cette réunion là ? Je l'sais pas. Une chose dont je suis certain par exemple, c'est que j'avais pas dit à personne, à part Marguerite, que je fuyais vers Fort-Liberté. Alors comment donc que ce cinglé de Pyram Malvenu m'a retrouvé aussi vite pour essayer de me faire la peau ? Fouillez-moi. J'suis tout nu sous ma jaquette... Fouillez-moé ! 
- Vous retournerez bientôt à la maison, lieutenant, annonce l'envoyé du ministère de la défense dominicaine sur un ton consolant. Par contre, avant de retrouver la sécurité et le confort de votre foyer, ajoute Geraldo Manuel Pariente sur un ton soudainement acerbe, permettez-moi de vous demander de nous éclairer sur ces points pour le moins contradictoires dans votre déposition. Vous affirmez que le sergent a tenté de vous exécuter pendant que vous poursuiviez les kidnappeurs de ce monsieur Moïse Berri, vendredi matin avant l'aube. Alors qui est ce Moïse Berri qui a mis le bureau du Chef d'état-major de la défense dominicaine au courant de vos tribulations aujourd'hui ? Est-ce le même qui accuse des ministres respectables de mon pays d'association de malfaiteurs et de conspiration meurtrière sans aucunes preuves tangibles ? Vous n'allez surtout pas essayer de nous faire avaler que les ravisseurs de monsieur Berri lui ont permis un coup de téléphone de courtoisie ? Et pendant qu'on y est, lieutenant Monarque, qui est ce mystérieux sénateur Fleurant, dont le nom ne figure sur aucune liste d'officiels du gouvernement haïtien actuel mis à notre disposition ? Nous avons un sérieux problème avec son petit frère de ce côté-ci de la frontière. Nos informateurs prétendent que Baudelaire Fleurant est en train de monter une armée dans notre propre cour dans le but ultime d'envahir Haïti et de foutre le bordel encore une fois sur la totalité de l'île. L'économie est fragile et les touristes se font rares. Nous ne sommes ni prêts ni équipés pour abriter un déséquilibré de ce calibre dans notre pays. 

Owen McShane, stratège en relations publiques du bureau du sous-ministre des affaires étrangères du Canada et Horacio Cristobal Ortega, directeur des opérations chez Petroecuador, ne s'intéressent nullement à l'état de santé du sergent canadien, Evans Ferjuste. Toutes leurs questions tournent autour du pétrole soupçonné de se trouver en quantité astronomique dans le sous-sol de Mizérikod. Hugo Chavez a-t-il déjà envoyé un représentant de Citgo ou un agent de Raoul Castro pour évaluer les retombées économiques ? Cette abondance de pétrole se chiffre-t-elle en milliers ou en millions de barils par jour ? Y en aurait-il aussi sous l'eau ? Et que dire de cet Elzéar Michelet, ce Duc de Tabarre autoproclamé, travaille-t-il avec ou contre le gouvernement central ? Les pouvoirs de distributions des droits de propriétés lui viennent-ils réellement d'une loi adoptée par le Sénat à l'unanimité ? Monsieur McShane a promis à Evans Ferjuste de négocier son transfert vers un hôpital de Cuba ou du Québec dans les plus brefs délais pour faire traiter ses brûlures aux mains en chambre hyperbare. Aucune charge ne sera retenue contre Evans, le rassure McShane, tous les témoins ayant identifié le sergent Pyram Malvenu comme l'enragé qui a essayé de les bousiller. Même s'il est pour l'instant considéré comme un suspect, la collaboration du policier Beauceron avec le gouvernement Dominicain serait grandement appréciée par les ministères des Ressources naturelles du Québec et du Canada. Haïti a toujours été un pays ami avec un grand A et un allié incontournable avec un grand I, rappelle McShane. Si Evans pouvait aider le SCRS, les Services Secrets Haïtiens et le CIA à identifier sans équivoque et à faire arrêter ce Robin des Bois des temps modernes connu sous le nom de Moïse Berri, les gouvernements des trois pays lui en seraient éternellement reconnaissant. Rien ne paraît aussi bien qu'une médaille d'honneur sur le torse d'un policier. 

Les menaces de causer une paralysie générale du réseau informatique des Caraïbes émises par ce terroriste de Moïse Berri, car c'est bien ce qu'il est aux yeux des investisseurs étrangers, ne font pas rire du tout les pétrolières, les grandes banques et les membres des gouvernements et des pays visés. Son élimination définitive serait longuement applaudie et chaudement acclamée.

Malgré les bandages sur ses yeux, conséquence de l'intervention chirurgicale qui a permis de retirer des fragments de roche de ses paupières et du gravier de ses pommettes, Marguerite a grandement contribué à faire progresser l'enquête. Les inspecteurs Ortiz et Rivera-Gonzales ont accumulé cinq pages d'informations substantielles au sujet des individus affichés sur leur tableau en liège. 

Une pyramide tracée au crayon-feutre autour des photos y définit la hiérarchie au sein de l'organisation. D'après la déposition de Marguerite, Moïse Berri occupait, tel un pharaon, le sommet de cette structure. Suivaient tout juste sous lui, avec des pouvoirs formels comparables à ceux d'un vizir et d'un grand prêtre : Louis-Edmond Fleurant et le juge Zilérion Campbell. William-Anne Dumortier, alias Willy Bossal, agissait en quelque sorte comme le trésorier de Berri et le général en chef de son armée de crapules dépravés. Le commissaire Malvenu servait de chien de garde et d'espion au présumé cerveau, tandis que le maire Amédée Fleurinor agissait comme son chef de ville, son facilitateur, son sbire et son scribe. Pour leur part, les Diabbakas oeuvraient comme soldats d'élites, racketteurs et collecteurs de dettes. Un nombre indéterminés de sympathisants offraient quant à eux leurs services comme chauffeurs, mules, courriers, guetteurs, livreurs ou faisaient simplement ce qui leur était demandé afin de toucher un salaire régulier, une prime occasionnelle ou d'obtenir un permis d'exister sans crainte d'être constamment harcelés ou menacés. Des compagnies à numéros basées au Canada, aux États-Unis et en Haïti assuraient le transport et le transfert des marchandises illicites ainsi que le blanchiment des capitaux mal acquis à l'échelle internationale. Les armes arrivaient généralement dans des cercueils non scellés, la drogue dans des boîtes de téléphones cellulaires vides ou à bord de véhicules modifiés empilés dans des containers. L'argent sale voyageait par avion dans les bagages de citoyens au-dessus de tout soupçon ou à bord de paquebots de croisière et de navire de commerce. Le salon funéraire Passage Légitime de Montréal, la société Legitimus Automotives de Joliet, Illinois, la boutique électronique Mullet Électronique Point Com de Mizérikod, la sucrerie Mendes y Calderón de Dajabon et la société Quick Holdings de Boston étaient les principaux centres de distribution et d'opération de l'empire créé et géré par l'insaisissable Moïse Berri. 

En dépit de la pertinence et la justesse des informations fournies par Marguerite, les enquêteurs Dominicains ont longuement hésité avant d'apposer leur signature sur sa déposition. Ils se sont mis à douter de la véracité et de l'exactitude des indications obtenues de l'aide-soignante. Comment pouvait-elle être au courant des menus détails sur autant de manigances engendrées par cette organisation malfaisante, sans elle-même en faire partie intégrante ? Les limiers Ortiz et Rivera-Gonzales ont pris un peu de recul pour repasser au peigne fin leurs notes respectives prises durant l'interrogation. 

En conclusion, Marguerite en savait suffisamment pour convaincre n'importe quel jury d'envoyer une bonne flopée de truands en prison pour des années durant. Mais les deux inspecteurs se sont cependant mis d'accord pour exiger une seconde évaluation de la condition mentale de Marguerite, lorsque celle-ci leur a déclaré être informée de la sorte parce qu'elle était légalement mariée à Rogatien Gingras, un canadien incapable de contrôler sa langue une fois éméché. C'est de là que lui venait tous ses renseignements particuliers. Or, après consultation auprès du bureau de l'état civil canadien pour vérifier les propos de la jeune aide-soignate, les officiers de police ont appris que ce Rogatien Gingras, un pionnier de l'action humanitaire qui entretenait des liens de coopération et d'amitié avec l'état dominicain, était officiellement décédé depuis un bail. Marguerite étant traitée pour un choc nerveux dans le département de psychiatrie de l'hôpital Provincial, les deux enquêteurs se demandent maintenant que faire des révélations additionnelles qu'elle continue de leur fournir avec beaucoup de lucidité et de finesse d'esprit. 

- C'était un mariage arrangé, explique Marguerite. Nous étions des amis, Rogatien et moi, sans plus. Mais j'ai dû jouer le jeu en public pendant un bon moment afin d'obtenir mon visa pour enfin rêver de foutre le camp de mon pays dévasté. 
- La différence d'âge entre vous est énorme, dit Ortiz, les gens de votre entourage devaient trouver ça plutôt louche. 
- Qu'est-ce que vous racontez, j'ai un an et trois mois de plus que Gingras ? Et pourquoi parlez-vous de lui au passé ? 
- Lequel de vos yeux est le plus gravement blessé ? intervient Rivera-Gonzales en sortant un portrait d'une vieille enveloppe brune. 
- L'oeil droit est complètement fermé à cause de l'oedème, mais je vois vos silhouettes avec le gauche. 
- Regardez attentivement cette photo, mademoiselle Marguerite. Reconnaissez-vous cet homme ? 

Marguerite abaisse lentement son pansement. Le sexagénaire en tenue de soirée que lui montre l'inspecteur Rivera-Gonzales ne lui dit absolument rien. Son visage s'illumine par contre d'un sourire éclatant lorsqu'elle aperçoit un visage connu sur le tableau d'affichage des policiers. 

- Il est là, ce farceur, fait-elle en pointant le doigt vers la tête de la pyramide dessinée au crayon-feutre. Nous ne sommes pas si vieux que ça, Gingras et moi. Nous pouvons toujours être utiles dans nos domaines respectifs. Les habitants de Mizérikod attendent son arrivée depuis samedi pour trouver une solution à leurs difficultés et les sortir du pétrin avec cette affaire de pétrole. 
- Vous nous jurez que cet homme s'appelle Rogatien Gingras et qu'il est votre mari ? demande Ortiz, complètement abasourdi. 
- Uniquement sur papier, précise Marguerite. Je ne suis ni une dépendante affective ni une profiteuse qui joue dans le dos de son homme. 
- Et vous prétendez que son arrivée à Mizérikod serait imminente ? fait l'inspecteur Rivera-Gonzales. 
- À moins qu'il n'y soit déjà. 
- L'individu que vous identifiez comme l'ancien dirigeant de l'ONG Rivière Espérance est le même qui figure au sommet de notre organigramme. Ce syndicat du crime fait frémir toutes les polices des Caraïbes, de l'Amérique Centrale et du Mexique depuis des années. Cet homme n'est nul autre que le redoutable et imprenable Moïse Berri, un hors-la-loi recherché sur les cinq continents. 
- Vous plaisantez ? Moïse Berri est un Blanc. Et aux dernières nouvelles, il croupissait dans une cellule de la prison municipale de Mizérikod sous la surveillance d'un gardien de prison déréglé et sadique. 
- L'individu sur cet instantané a lui aussi la peau blanche, signale l'inspecteur Ortiz. 
- Rogatien Gingras est un véritable mystère, je l'admets. Il porte un nom Québécois et, oui, il possède la nationalité canadienne, mais en vérité, Rogatien est un Haïtien natif de Léogâne à la peau très claire. Le flash de l'appareil photo éclaircit considérablement sa complexion réelle. Il est plus foncé que ça en vrai, surtout après quelques jours de congés sur la plage à jouer au volley. J'ai une cousine germaine en Virginie qui descend directement du président Thomas Jefferson ; la peau blanche comme une Suédoise. Elle se fait interpeller pour son passeport à chaque fois qu'elle franchit les guérite de sécurité d'un aéroport. C'est pas bien différent par ici en République Dominicaine. Plusieurs d'entre vous se font passer comme Blancs pour des raisons sociales. Les gens oublient qu'il y avait des Européens et des Peuples indigènes bien avant les Africains sur l'île de Ayiti. Les viols étaient courants, l'avortement très compliqué et la fornication interraciale virtuellement incontrôlable sur les plantations durant l'esclavage. Sans compter que les guerres napoléoniennes et le commerce nous ont amené des Slaves, des Italiens et même des Syriens. La couleur de la peau d'un Haïtien est secondaire. En autant que vous parliez créole et que vous aimiez le Rara et le Kompa, vous êtes un des nôtres, tout le monde se fiche de vos ancêtres ou de votre héritage génétique. 
- Ce qui nous embête, c'est que Rogatien Gingras a réellement existé. Ce type en smoking sur cette photo, planté devant le Parlement du Canada, était un conseiller municipal qui habitait la région du lac Sainte-Claire en Ontario. Nous ignorons s'il s'agit d'un cas unique de vol d'identité effectué pour accomplir une action bien définie ou une autre façon pour Moïse Berri de nous envoyer encore une fois sur une mauvaise piste. 
- Si je comprends bien, vous m'apprenez donc que j'ignore le vrai nom de mon faux mari, soupire Marguerite. 
- Vous nous semblez très peu bouleversée. 
- Écoutez, inspecteur, y a tout juste vingt-quatre heures, j'étais prise contre toute attente au beau milieu d'une fusillade entre une quarantaine de belligérants qui vociféraient des bêtises et appelaient au sang dans quatre langues distinctes. Pendant que j'étais étendue face contre terre, la mort m'a parlé. Elle m'a dit: « Si tu survis, soeurette, je t'enlève le droit de t'inquiéter pour le restant de tes jours. » Disons que la prochaine chose qui me frappera de stupeur ferait mieux d'avoir des antennes, un vaisseau spatial et des anecdotes intergalactiques à me raconter. 


21c 
La Plantation 

Pendant ce temps sur les berges de la rivière Massacre, Amédée Fleurinor et Yves-Arnold Malvenu goûtent à un aperçu de l'enfer tel que dépeint par Dante Alighieri dans la Divine Comédie. Sans surprise, Banban Le Poudré, toujours égal à lui-même, a royalement couillonné ces deux infortunés et les a vendus comme du misérable bétail au Señor Arcadio Enrique Jesus Mendes, un Dominicain d'origine mexicaine activement recherché pour meurtres et trafic de drogue au Texas, en Arizona, au Nouveau-Mexique et dans l'état fédéral de Chihuahua. Mendes s'est recyclé dans les Antilles en producteur de sucre qui paie méthodiquement ses impôts et graisse copieusement les autorités. Le gouverneur du Dajabón ferme les yeux sur le passé nébuleux du personnage, même si Mendes est soupçonné par Amnistie Internationale de tenir un camp de travaux forcés et de maintenir les employés de son batey dans un état de servitude obligée. 

Le maire déchu et le commissaire déserteur de Mizérikod venaient à peine de franchir la frontière, dissimulés parmi un groupe d'ouvriers agricoles Haïtiens venus gagner leur pitance quotidienne en Dominicanie, que des faux soldats au ton bourru et aux manières rudes leur tombaient dessus. Après une brève procédure comparable en tout point à un arbitrage de nature commerciale, Fleurinor et Malvenu se voyaient séparés des vrais agriculteurs et embarqués avec trois autres travailleurs migrants plutôt pompettes dans la caisse d'un pickup datant d'une autre époque. Avant de réaliser qu'ils étaient en fait victimes d'un enlèvement, Fleurinor et Malvenu se faisaient assommés à coups de gourdins et prenaient déjà le chemin de la plantation Mendes y Calderón, sise au nord-ouest de la ville de Dajabón. 

Durant son séjour agité dans les bras de Morphée, Amédée Fleurinor a vécu une expérience onirique exceptionnelle. L'ancien maire paradait sur un cheval de prestige andalou à la robe perle, en tant que guide suprême un peu donquichottesque d'une pléiade de chevaliers et de fantassins intrépides. Un bataillon d'archers à dos d'éléphants supporté par une compagnie d'arbalétriers les suivaient, vaniteux et fiers, le crâne enturbanné et leurs visages peint d'argile. S'affichait ensuite une unité de tambours adolescents juchés sur des lamas géants, talonnée par une section formée d'écuyers et appuyée de chaque côté par un peloton de soldats nains chargés du transport des équipements lourds et de l'armement. Des machines de guerre, tels que des béliers de fer, des balistes, des catapultes et des trébuchets, clôturaient cet impressionnant défilé militaire. Amédée Fleurinor saluait au passage les paysans en délire, serfs et sujets se mêlant aux bourgeois, l'aristocratie se joignant au prolétariat pour adorer leur roi. Tout le long du sentier conduisant à son château-fort, Amédée lançait à la foule, tantôt des pièces d'or, tantôt des poignées de gravier gemmifère, puis s'arrêtait de temps à autre pour cajoler un poupon ou enlacer une grand-mère. Le souverain absolu de ce royaume fantasmagorique passait finalement en revue sa garde personnelle, postée dignement sur les bords du chemin boisé menant vers sa forteresse au toit de verre et aux murs marbrés. Le pont-levis de sa citadelle franchi, Amédée Fleurinor pénétrait dans une vaste cour intérieure agrémentée de fontaines garnies de pierres précieuses, d'abreuvoirs taillés dans l'ivoire et d'un puits sans fond. Une équipe de gardiens eunuques armés de bilboquets patrouillait les lieux, surveillant d'un oeil attentif le harem d'Amédée, ses bains de vapeurs, une piste de course suspendue entre ciel et terre, ses bolides de mille chevaux-vapeurs, trois avions de chasse, un croiseur cuirassé et deux colonnes de chars blindés, un prototype de jet supersonique, une partie du musée égyptien de Munich, une navette spatiale en construction, une goélette à trois mâts, de nombreuses armures médiévales, des tableaux de Dali et de Degas, ainsi qu'une vaste collection d'artéfacts précolombiens et abyssiniens. Soulevé dans les airs et transporté par une tornade soudaine, Amédée Fleurinor se voyait ensuite projeté à l'extérieur des murs de son palace et installé au poste de conduite d'une locomotive anthropomorphe bavarde et animée. Des rails de type Vignole apparaissaient à mesure que le véhicule ferroviaire progressait, créant sur son sillage un réseau de trains ultra-modernes reliant tous les bourgs du pays qu'il traversait. Une explosion sur la gauche d'Amédée Fleurinor, et voilà qu'un tunnel était creusé dans le massif des Montagnes Noires, une autre déflagration, et la Chaîne de la Selle se voyait percée ; l'écho d'un marteau-piqueur et les routes devenaient plus larges et plus lisses. Une torche olympique naissait après l'impact de la foudre sur un tapis d'orchidées, défiant les vents violents et la tempête orageuse, illuminant la couronne impériale sertie d'émeraudes et de saphirs d'Amédée. Sept trompettes, trois haut-bois et une cornemuse annonçaient ensuite la tenue d'un banquet somptueux pour célébrer le triomphe des athlètes du pays descendants fièrement des podiums flottants au-dessus des nuages. Amédée Fleurinor prenait finalement place à la table d'honneur débordant de victuailles, puis s'entourait d'intellectuels, d'inventeurs, de philosophes, de révolutionnaires, d'artistes et de reines de beauté, certains depuis longtemps trépassés, d'autres toujours bien vivants et pour l'occasion, bigrement gais. 

Le retour brutal du maire déposé dans le monde réel vient porter un coup fatal à son égo et à sa capacité de rêver en couleur. Amédée Fleurinor était hier soir propriétaire d'un terrain abritant hypothétiquement le plus grand gisement pétrolier des Caraïbes ; il ne possède en cette fin d'après-midi qu'un pantalon troué et une camisole de coton, le reste de ses bagages ayant déjà servi à payer pour sa protection entre le moment de son rapt, son assignation à une baraque au toit pourri et son affectation au sillon numéro huit de la sucrerie Mendes y Calderon. Qui s'inquiétera de mon absence ? se demande le maire déchu. Incapable d'énumérer quiconque, sinon Kennedy, son fils unique, qu'il a outrageusement trahi, Amédée Fleurinor plonge dans une très profonde léthargie. 

Non loin de là, dans le sillon numéro vingt, Yves-Arnold Malvenu apprivoise sa nouvelle situation sociale ; des esclavagistes scélérats le retenant prisonnier contre son gré, il doit incessamment trouver le moyen de s'échapper ou accepter de perdre à tout jamais son indépendance, son équilibre mental et ses rêves de prospérité. Son espagnol est médiocre, mais suffisant pour comprendre que son nouveau travail consiste à ramasser les résidus de cannes qui tombent derrière la coupeuse-tronçonneuse, pour ensuite les ranger sur une charrette tirée par deux hommes qui ont depuis longtemps oublié le concept de liberté. Malvenu pressent que cette corvée inhumaine le tuera bien avant son heure, après lui avoir horriblement déformé le rachis, brûlé l'épiderme sous le soleil et atrophié les muscles et articulations de ses membres supérieurs. Malvenu flaire aussi l'odeur moite de la torture, de la souffrance et d'un abrutissement inouï, quand il entend la respiration sifflante et la toux asthmatique du contre-maître nommé Ramón. Ce disciple de Pinhead est reconnaissable par la pâleur de sa peau, son regard perfide et le sweater du film Hellraiser qu'il porte en permanence. Ramón est fort probablement de la même graine perverse qu'Oscar Perceval, le geôlier sadique de Mizérikod. Le commissaire l'a vite compris en observant son comportement avec les animaux. Malvenu croit que ce jeune homme fielleux est habité par un esprit foncièrement mauvais qui tire plaisir en savourant la teneur en désespoir présente dans les pupilles de ses proies, le genre d'individu qui bande seulement lorsque règne la terreur et l'effroi autour de lui. Le commissaire Malvenu n'est pas dupe, sa vie s'arrête à ce carrefour sombre de sa destinée. S'il veut un jour revoir son fils et se remettre à espérer, il doit absolument imaginer un plan afin de déguerpir de ce lieu sordide ou trouver le moyen d'alerter ses associés afin qu'ils puissent venir à sa rescousse. 

L'esprit rationnel de Malvoisin se met en mode analyse. Je ne suis pas enchaîné, raisonne-t-il. Plusieurs braceros fidèles à l'établissement sont équipés d'une machette, d'un couteau ou d'une hachette affilée ; les chevaux des surveillants semblent robustes et en parfaite santé ; les camionneurs qui transportent le sucre hors de la plantation sont tous armés de revolvers ; enfin, les cris d'enfants joyeux qui proviennent de la villa du propriétaire indiquent la possibilité de créer une situation de prise d'otage avantageuse. Le claquement d'un fouet à trois pouces de son oreille ramène brutalement Malvenu à la réalité de sa condition précaire. 

- À quoi tu penses, chimpanzé ? lui demande Ramón en créole.

Le commissaire Malvenu se retourne lentement. Le contre-maître dominicain au regard malveillant caresse nerveusement la crinière de son jeune Criollo argentin à robe palomino. Ramón prend soin d'éviter tout contact visuel avec Malvoisin, question de le déshumaniser entièrement. 

- Je vous demande pardon ?
- À la première tentative de fugue, j'utilise un marteau de menuisier pour faire du gruau avec les os de ta cheville, avertit Ramón sur un ton vitriolique. Je prends ensuite le soin de sectionner ton jarret droit avec un tesson de bouteille. C'est comme ça que je fonctionne. On me soumet un problème ? Je lui saute à la gorge et l'étrangle. Hmmpfft! Comme ça. Un seul de ses primates puants a récidivé depuis qu'on m'a nommé responsable de la sécurité. Il se croyait supérieur à moi parce qu'il possédait un permis de conduire de l'Arizona. Tu veux savoir ce que je lui ai fait à ce putain de gibier ? 
- J'ignore de quoi vous parlez, patron. Ça fait seulement trois heures que je suis arrivé dans ce pays, je ne veux surtout pas m'attirer des ennuis. 
- Bon ! ça y est, un autre qui se croit plus rusé que moi parce que je viens de la campagne. Tu méditais sur un moyen de foutre le camp d'ici, exactement comme Pedro Alvarez, pas vrai ? 
- Venez à mon secours, l'Éternel. Oooh ! Je ne connais pas de Pedro, patron. Je comptais seulement les tiges de cane dans ma tête pour passer le temps. Si c'est de l'argent que vous voulez, je cache une Rolex Oyster entre mes fesses. Vous la prenez et je me tais comme si de rien n'était. Mais vous choisissez, je vous en prie, un autre pantin sur qui cogner. 
- Et il me donne des ordres ? grogne Ramón sur un ton acide. Alors, pour toi, si je saisis bien ton langage non-verbal d'universitaire, je ne suis rien d'autre qu'un voleur et un sale menteur de cochon vénal sans aucune espèce d'éducation et de savoir-vivre ? Baisse tes culottes et penche-toi vers l'avant, mon lapin, j'ai une surprise de taille pour toi, ajoute le contremaître en descendant de sa monture, le regard étrangement licencieux. 
- Ramón ! intervient une jeune femme en peignoir, montée sur un énorme cheval de trait alezan. 

La dame braque une carabine Winchester en direction du bas-ventre de Ramón. Un môme au regard vif, assis devant elle, utilise son pouce levé, son index pointé et des onomatopées de détonations pour menacer le contre-maître qui remonte sur son poulain sans tarder. Yves-Arnold Malvenu paralyse momentanément à partir de sa quatrième vertèbre cervicale et cesse de respirer. Les yeux cannelles en forme d'amandes du gamin appartiennent à la mère de Pyram, l'ex-femme du commissaire. Hurler au clonage illégal ne serait pas exagéré. Amélie Lausanne ordonne à Ramón de se casser. Le souvenir des gestes impardonnables commis à l'encontre d'Amélie par Malvenu resurgissent comme de la bouche d'un geyser du fond de sa mémoire. En apprenant de Vidal Gascon et des types de l'entretien ménager de la Fondation Zanmi d'Haïti quelques années auparavant, que Pyram avait engrossé sa copine issue d'une famille de miséreux, le commissaire avait pris les choses en mains pour sauver l'honneur de la famille Malvenu. Avec la malice d'un personnage Shakespearien, il avait aussitôt élaboré un plan cruel pour mettre un terme définitif à cette relation jugée inacceptable. Quand le commissaire a déposé l'argent dans le chapeau de Jim Falafel, Jeff Sprinter a craché par terre avec dégoût et maudit la mère de Malvenu. Un sévère avertissement aurait suffit pour qu'elle déménage, a soutenu Falafel, mal à l'aise avec la vilénie excessive de Malvenu. Le chef de police a toutefois insisté pour que la sympathique et délicate Amélie Lausanne soit vendue comme esclave à un producteur de sucre de l'autre côté de la frontière. 

- Amélie ?
- Nous revoilà enfin face à face, fait la jeune femme sur un ton méprisant rempli d'arrogance. Sauf que cette fois, c'est moi qui détient votre insignifiante existence dans la paume de ma main. 
- Je… je… cet enfant ? 
- Laissez Junior en dehors de ça, espèce d'ogre malodorant. C'est d'ailleurs la dernière fois que vous le voyez. Je vais déposer mon fils à la garderie de la plantation, puis revenir vous décrire en détail l'ampleur de la souffrance qui vous attend ici. Vos derniers jours se résumeront à un cri de douleur continu. Vous me supplierez de vous achever. Je vais vous mettre en symbiose avec la détresse à son summum et le tourment à son paroxysme. La nouvelle de votre présence dans Ouanaminthe nous est parvenu à peine quinze minutes après votre enregistrement à l'hôtel. Qu'est-ce que vous croyiez ? Banban La Poudre Blanche figure sur la liste de paie de mon mari, le Señor Mendes, le colonel Baudelaire Fleurant également. Le piège s'est refermé sur vous comme sur un rat d'égout affamé, commissaire. Considérez-vous désormais comme damné et rayé du Livre des Vivants. 


21d Les Exilés 

Zilérion Campbell et Louis-Edmond Fleurant dérivent périlleusement vers l'Île de la Navasse à bord d'un croiseur compact à la coque fissurée. Cet atoll surélevé se trouve à une vingtaine de milles marins de la côte ouest d'Haïti à partir de la commune de Dame-Marie. Port-au-Prince revendique ce récif de corail réputé fantôme et inhabité depuis 1856, mais Washington fait la sourde oreille depuis que le Guano Islands Act a été votée par le Congrès. La tenacité des Haïtiens figure à l'article 8 de la Constitution, mais des Américains biens armés et assoiffés d'excréments aviaires soutiennent qu'ils ont découvert Navasse avant les Taïnos et Colomb. Cette île pratiquement inexplorée et inhabitée est exploitée uniquement pour ses réserves de guano. Elle comptera bientôt trois habitants si la houle du détroit de Jamaïque provoque l'échouement du bateau de plaisance de ses expatriés sur son littoral constitué de falaises abruptes et escarpées. 

Le plan d'évasion du juge Campbell et du sénateur Fleurant paraissait pourtant infaillible. Il augurait un avenir meilleur plein de promesses pour ses deux complices. Le duo d'exilés devaient s'envoler de Montego Bay vers Chicago, prendre un vol transatlantique entre O'Hare et Heathrow, se rendre dans le district de Harrow à Londres pour se procurer des papiers d'identités ivoiriens chez des faussaires lituaniens, gagner Paris via le tunnel sous la Manche en train, faire Orly-Dakar en 747, puis Dakar-Abidjan en ATR, puis finalement aboutir à Bangui sur l'Oubangui par leurs propres moyens, munis de leurs nouveaux passeports diplomatiques tchadiens. Le seul problème avec ce plan était l'absence du chaînon entre Montego Bay et leur point de départ en Haïti. 

Louis-Edmond Fleurant regrette amèrement d'avoir abandonné sa patrie. S'il avait su avant de fuir que son frère Baudelaire était toujours vivant, Fleurant serait resté dans son pays natal malgré son âge avancé pour participer à la révolution armée et combattre à ses côtés. Les fusils d'assaut modernes sont si faciles à utiliser ; une pression minime sur la détente suffit pour les décharger. Le sénateur détenait en plus des informations compromettantes sur plusieurs personnes aptes à le protéger de la justice, si le coup d'état contre Martelly venait à échouer. Instruit par un document confidentiel subtilisé par Moïse Berri, probablement au CIA, Louis-Edmond Fleurant connaissait tous les détails sur l'implication de Ricardo Pedro Pintado, du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, dans le trafic de clandestins et d'êtres humains perdurant sur la frontière dominicaine. Le professeur Pintado employait de nombreux agents étrangers et disposait de plusieurs taupes et de passeurs en Haïti. Son fils aîné, José Camillo Pintado, capitaine au sein de la UNPOL, travaillait sur le terrain comme directeur des opérations ; son neveu, Salvatore Paco Menendez, lui-même fils de la banquière uruguayenne, Margarita Maria Lourdes Santiago, achetait quand à lui pour une société privée basée à Montevideo, le plus de terre possible à la lisière ouest d'Haïti. Le but ultime de ses acquisitions étant d'établir un couloir sécuritaire afin de faciliter l'exportation systématique de jeunes femmes destinées à la prostitution vers la République Domnicaine. 

Le sénateur Fleurant aurait aimé rencontrer Moïse Berri en personne au moins une fois avant de fuir la terre de ses ancêtres. Ce personnage énigmatique le fascinait par son ingéniosité, son imprévisibilité, sa polyvalence et son habileté à contrôler l'environnement de ses adversaires à distance. Ce même homme l'énervait par contre grandement, lorsque Fleurant se voyait confronté à son inaccessibilité et à son manque total de transparence. Cet individu maladivement discret évitait décidément tout contact rapproché ou prolongé avec ses associés. Toutes ses directives étaient communiquées par courrier électronique, par téléphone ou par l'entremise d'un intermédiaire soigneusement choisi. Fleurant ne connaît jusqu'à présent personne, mis à part le juge Campbell, qui ait suffisament approché Berri pour le toucher ou sentir son souffle. Le sénateur Fleurant avait fini par conclure, après mûres réflexions, que ce magouilleur exceptionnel et plutôt farfelu n'existait que sur papier, qu'il pouvait à la limite être un programme informatique complexe ou un personnage fictif contrôlé par un puissant alter ego bien en chair, membre d'une organisation secrète supra-gouvernementale. Mais un incident particulier, survenu à bord de la Lincoln de Moïse Berri et impliquant le juge Campbell, invalidait toutes ses suppositions paradoxales. Un spectre, un hologramme ou un logiciel ne pouvait en aucun cas simuler le saignement des fosses nasales d'un être humain. Deux personnes pouvaient donc témoigner de l'existence indéniable de Moïse Berri : monsieur Archibald, le chauffeur principal de la villa, ainsi que le juge Campbell, qui partageait la banquette arrière avec monsieur Berri au moment de l'accident. 

Zilérion Campbell réfléchit pendant ce temps sur le siège de toilette de la cabine du bateau de loisir. Il réalise maintenant qu'il aurait dû foutre le camp d'Haïti depuis des lustres. Le juge aurait pu se dégoter un job de taximan à New York ou Montréal, ouvrir un casse-croûte à Boston ou s'improviser coiffeur ou mécanicien dans Little Haiti en Floride. Il a choisi de rester par amour pour sa patrie, faisant fi du danger, mais les dernières menaces de mort proférées à son égard ont fini par avoir raison de sa bravoure. Lorsqu'elles venaient de détenus injustement condamnés, mais bien enfermés derrières de solides barreaux, le juge dormait plutôt bien et son appétit demeurait stable. Par contre, l'intimidation provenant des familles des victimes de criminels acquittés le dérangeait un peu plus, car ces gens en colère savaient où, quand et comment mettre le grappin sur lui. Zilérion Campbell s'en est plaint. Un miracle s'est produit. Le juge a finalement obtenu une entrevue inespérée avec le très puissant Moïse Berri. 

Cette rencontre fortuite s'est déroulée dans l'habitacle climatisé de la confortable et luxueuse limousine du président de la Fondation Zanmi d'Haïti, garée en double devant la Banque Scotia de Mizérikod. Moïse Berri a accordé cinq minutes au juge Campbell, mais il est demeuré impassible tout au long de l'échange, les yeux braqués sur sa montre, frottant de temps à autre les verres de ses lunettes de soleil, l'air décidément contrarié par la présence et les nombreuses revendications du magistrat. L'entretien à sens unique terminé, Moïse Berri a ordonné à Zilérion Campbell de sortir de sa Lincoln, visiblement mécontent et déçu d'avoir perdu du temps et donc de l'argent. Le système de verrouillage électrique de la porte située du côté du juge s'étant subitement bloqué, Campbell a dû emprunter celle du côté de Berri. Mais en voulant éviter tout contact avec l'homme de robe, comme si ce dernier avait la lèpre ou des poux sauteurs piqués aux stéroïdes, Moïse Berri a effectué une véritable contorsion pour permettre au juge de passer sans le toucher. Berri a perdu l'équilibre et est venu se cogner le museau sur l'appui-tête du siège avant. Quelques gouttes de sang ont jailli de son nez. Zilérion Campbell lui a aussitôt offert son mouchoir pour s'essuyer. Étrangement, le juge a invité Moïse Berri à penser de toutes ses forces à Rogatien Gingras, l'ancien directeur de l'ONG Rivière Espérance. On racontait partout dans la région que de se concentrer sur une image mentale de cet homme permettait d'arrêter les plus vilaines hémorragies. Moïse Berri a éclaté d'un rire moqueur. L'atmosphère s'est détendue. Comment peut-on croire en ce siècle d'exploration martienne à de telles conneries ? a-t-il reproché au juge avec un mélange de mépris et de pitié dans la voix. Zilérion Campbell a profité de ce moment exceptionnel en compagnie de ce maître incontesté de l'arnaque pour lui dévoiler les plans de sa nouvelle escroquerie. Un manège frauduleux qui consistait grossièrement à utiliser le nom des enfants malades de l'orphelinat de monsieur Saint-Saëns, ainsi que d'autres patronymes figurants sur des pierres tombales délaissées du cimetière, afin de réclamer des paiements pour traitements médicaux à la société Prudential, fraîchement établie à Jérémie. Moïse Berri a avalé sa salive de travers. Il est redevenu terriblement sérieux, puis est entré dans une fureur démesurée. Le président de la Fondation Zanmi d'Haïti a apostropher le juge Campbell, le traitant notamment d'ignoble sans-coeur, de vampire et de déchet de la société. Berri lui a crié qu'un tas de fumier de son calibre méritait une condamnation à vie aux galères, puis l'a violemment giflé du revers de la main. Zilérion Campbell a pris deux secondes pour penser aux conséquences d'une réplique. Il s'est imaginé les souffrances qu'un tel geste provoquerait et a choisi de quitter la limousine en silence, les poings serrés et les dents grinçantes. 

Deux heures plus tard, toujours aussi insulté et ulcéré, Campbell réalisait que son mouchoir contenait des fragments de tissus biologiques renfermant des informations irréfragables sur l'identité réelle de l'homme qui venait de l'abaisser et de le souffleter, un individu recherché par toutes les polices Occidentales et la pègre pareillement. Le juge Campbell est donc entré en contact avec William-Anne Dumortier, dit Willy Bossal, dans le but avoué de se venger. Ce sang pouvait soit servir de fétiche pour faire jeter un sort maléfique à Berri par un sorcier d'expérience, soit servir d'élément à charge pour prouver sa présence sur une scène de crime prédéterminée. Alors le soir même, un morceau de ce bout de cellulose subissait une batterie d'analyses dans un laboratoire cubain réservé aux services secrets de Castro. Selon Willy Bossal, connaître l'empreinte génétique de Moïse Berri pouvait s'avérer très utile pour des fins de chantage ou d'extorsion. Le juge Zilérion Campbell a cependant compris l'ampleur des pouvoirs de Moïse Berri en apprenant, samedi matin, bien avant le déclenchement des émeutes dans la commune, que ce dernier avait réussi à remplacer le fragment de tissu par un autre semblable ou était parvenu à le faire contaminer par une tierce personne afin de fausser les résultats hématologiques. L'échantillon de sang envoyé à Holguín étant, selon le chimiste chargé de l'analyse, saturé de THC, l'ingrédient actif du cannabis, et bourré d'oestrogènes, une hormone sexuelle femelle.   

L'idée de s'emparer du Bayliner 266 Discovery du responsable de la gestion et de l'entreposage des matériaux de la Fondation Zanmi d'Haïti afin de foutre le camp du pays a été mise sur la table par Louis-Edmond Fleurant. 

- On prend, et le bateau et son proprio. Ce benêt de Joe Jean Adam nous servira de capitaine et de cuistot. Il a déjà bossé chez madame Consuelo. Il est de toute façon condamné à l'exil lui aussi, a rajouté le vieux sénateur en tapotant son oeil de verre avec la lèvre de sa pipe. 
- Je n'apprécie pas du tout l'idée de voyager avec un témoin potentiel, a répliqué le juge. 

Zilérion Campbell sort des toilettes, les culottes aux genoux, préoccupé par le niveau de l'eau dans la cabine, qui dépasse désormais ses chevilles, et les échos d'une altercation entre le commandant de l'embarcation et le sénateur Fleurant. 

- Qu'est-ce qui se passe, pourquoi tout ce vacarme ? 
- Demande à cet abruti, répond Louis-Edmond Fleurant en donnant un coup de pied dans les côtes du capitaine gisant inconscient à ses pieds. 
- Qu'as tu fais, malheureux ? Nous sommes fichus si tu l'as tué, Lou. Je n'y connais rien en matière de navigation. 
- J'essayais de démonter la foutue radio de cet idiot pour la réparer. Monsieur Touche Pas À Mes Trucs n'a pas apprécié. Elle est tombée à l'eau par sa faute. Ce porc n'est pas mort, Zilérion, regarde-moi monter et descendre son ventre dodu. 
- Y faut le réveiller au plus vite, ce rafiot prend l'eau. 
- T'énerves pas, la Jamaïque est juste là. On parle anglais, non ?  Bumbaclot !  
- Ce n'est pas la Jamaïque, pauvre fou, c'est Navassa. Si la marine américaine nous aborde, je leur brandis ma carte de citoyenneté et jure que tu m'as kidnappé. 
- Tu t'inquiètes pour rien, vieux frère. 
- Ces ailerons qui surgissent de l'océan depuis ce matin sont ceux de requins et non de dauphins comme tu le croyais. 
- Alors pas de soupe ce soir. 
- Tu es vraiment trop con. Dès que nous atteignons l'Afrique, toi et moi, c'est la séparation. 
- On dirait une bonne femme en instance de divorce. Nous ne sommes pas mariés, tu sais ? 
- Nous sommes plus unis que tu l'imagines, Louis. Espérons que Rogatien Gingras a déjà été assassiné et Réal Couture rapatrié ou enterré. Je suis bien trop vieux pour le pénitencier. 
- Dans le pire des scénarios, mon statut de sénateur et ta position de juge nous garantissent très certainement une forme d'immunité. Cela a toujours fonctionné ainsi dans notre société. 
- Combien de fois va-t-il falloir te répéter que c'est le maire qui m'a vendu ce titre de juge d'instruction ? Je n'ai pas été nommé par le Conseil Supérieur de la Magistrature. Et toi, Lou, même si tout le monde t'appelle sénateur depuis vingt ans passé, tu n'as jamais été élu. D'habitude, juge et sénateur ne sont pas des positions monnayables comme colonel, ministre, maire ou député. 
- Arrêtes de trembler, Zilérion, les choses vont s'arranger. 
- Je souffre de parkinson, imbécile ! Ça aussi je te l'ai répété un million de fois. 
- Retrouvons notre calme, Campbell. Souviens-toi de ce que nous a promis Moïse Berri du temps où nous étions amis. 
- Ravive ma mémoire. 
- Berri a dit que nous finirions glorieux comme des Titans si nous suivions ses consignes à la lettre. 
- Il s'agissait hélàs d'un avertissement, Lou. Dans la mythologie grecque, mon cher, ces prédécesseurs des Dieux aboutissent dans le Tartare, au tréfonds de l'enfer. 
- Dans la Divine Comédie, par contre, Zeus les envoie ultimement se reposer aux Champs Élysées. 
- Tu as trop écouté de Joe Dassin, vieille paillasse. Allez, viens, prends-toi un seau. Si l'eau continue de monter, nous allons servir de souper à ces requins et à cette mer.  


21e 
Les Corrompus  

Pendant ce temps dans les bureaux du commissariat de la cmmune de Mizérikod, le capitaine José Camillo Pintado et le lieutenant Salvatore Paco Menendez tentent de gérer une situation qui leur échappe complètement. Les deux officiers de la UNPOL s'étaient rendus au poste dans le but de saisir et de détruire des documents compromettants, et en profiter aussi pour brûler des mémos afichants leurs noms et portants leurs signatures et déchiqueter des photos embarrassantes de leur personnes dans des situations socialement inacceptables ; des clichés envoyées par Moïse Berri au commissaire Malvenu dans le but de faire inculper les deux policiers uruguayens pour trafic d'êtres humains, fraude immobilière et falsification d'états financiers pour le compte de plusieurs compagnies à numéros et de sociétés offshore de la Mer des Caraïbes. 

Ces éléments de preuves dénonçaient clairement les prévarications de Pintado et Menendez, et mettaient clairement en lumière leur implication directe dans la pagaille économique et sociale qui empoisonnait la commune de Mizérikod depuis un certain temps. N'ayant rien trouvé de concret, sinon deux poupées vaudous placées dans le congélateur de la salle de repos avec leur noms agrafés dessus, ainsi que des mèches de cheveux qui semblaient leur appartenir, les officiers uruguayens ont décidé de mettre le feu à la bâtisse, motivés autant par la raison que par la superstition. Pintado et Menendez aspergeaient de térébenthine des meubles empilés, gorgées de papiers et de diverses matières inflammables, quand une policière estonienne est venue leur annoncer une visite impromptue. Trois enquêteurs étrangers accompagnés d'une douzaine de policiers locaux désiraient les rencontrer au sujet du scandale pédophile affectant la réputation du Québec, de la République d'Haïti et de plusieurs monarchies européennes. 

Le capitaine Pintado et le lieutenant Menendez se sont mis à angoisser. Avaient-ils affaire à de véritables gardiens de la paix ? Et même s'ils montraient des insignes et des cartes d'identités parfaitement en ordre, comment savoir si ces gens ne travaillaient pas pour le compte de ce manipulateur tentaculaire nommé Moïse Berri ? Enfin, comment s'assurer qu'ils ne s'agissait pas d'un piège, que tous les mots sortant de leur bouche ne seraient pas enregistrés puis utilisés ultérieurement contre eux en justice ? Pintado et Menendez ont donc décidé d'utiliser leur jeep pour s'entretenir avec ces investigateurs dans le but de découvrir les vais motifs de leur visite à Mizérikod. Le capitaine Pintado s'est installé au volant, le lieutenant Menendez derrière lui, son pistolet chargé à bloc, près à s'en servir au premier signe de duplicité ou de félonie. 

Le premier enquêteur questionné par les officiers de la UNPOL ressemble avec ses joues joufflues et son air taquin à un père Noël à temps partiel des grands magasins américains.

- Comment se porte la princesse Astrid, inspecteur Saintenoy ? demande le capitaine Pintado au détective belge, légèrement décontenancé par les pratiques bizarres, dites locales, des policiers uruguayens. 
- Astrid ? 
- Il se dit de Charleroi, mais ignore le nom de la fille du roi ? s'énerve le lieutenant Menendez sur le siège arrière. Astrid de Saxe-Cobourg, fouineur de merde ! Soit y travaille pour Moïse Berri, soit il est inculte ou complèment déconnecté, José. 
- Voor wie werk je voor ? balbutie José Pintado. 
- Je suis Wallon, capitaine. Je ne parle pas un traître mot de flamand. De quoi est-il question ici, vous doutez de ma fonction au sein de la gendarmerie nationale Belge à cause de la barbe fournie ? 
- Excusez-nous pour la paranoïa, Inspector, mais il se passe des choses étranges dans ce pays depuis une semaine. Nous ne savons plus qui est de notre bord et qui fait partie du camp ennemi. 
- Moi, je trime pour les enfants, capitaine. Je me bats pour leur protection par tous les moyens mis à ma disposition. Vos supérieurs m'ont dit que vous étiez l'homme à consulter pour me permettre de coffrer le chef du réseau de pédophilie qui a élu domicile en Haïti. La Belgique ne peut pas se payer un nouvel échec en cette matière. Mon mandat est simple : je localise Réal Couture et je lui récite ses droits. Entre vous et moi, motus et bouche cousue, je lui travaille les côtes et la tête à coups de crosse de revolver, puis je fais mes valises avec lui plié en deux au fond. Le dossier est clos, l'enquête terminée. Je prends ma retraite convaincu d'avoir contribué positivement au salut de humanité. 
- Réal Couture... Couture, réfléchit le lieutenant Menendez, c'est pas le type évadé de la taule municipale, capitaine ? 
- Comment ? réagit Saintenoy. 
- Ne vous inquiétez pas, Inspector, Couture a été retiré de la liste des suspects. En fait, il semble qu'il ait toujours fait partie des victimes de cette intrigue. 
- J'apprécie vraiment le fait que vous vouliez mener une enquête que je coordonne depuis six ans à ma place, mais l'opération Angelot se déroule à l'échelle mondiale. Je doute que vous soyez qualifié pour comprendre les ramifications de l'organisation planétaire dirigée par ce Couture. Il s'échappe de la prison et vous l'innocentez ? Vous êtes habitués à des voleurs de cabris et de biscuits secs. Les gens que nous recherchons sont des experts de l'informatique et de l'infiltration. Nous sommes sur une île, la police et l'armée circulent partout autour, vous pouvez certainement m'indiquer où je peux dénicher mon suspect numéro un. Votre aide serait grandement apprécié. 
- Vous trouverez Réal Couture sur la Place Charlemagne-Péralte, si vous vous grouillez, fait le lieutenant Menendez en serrant les mâchoires afin de contenir son envie d'éclater de rire. Il est en attente de pendaison dans un tribunal administré par des évadés de prisons et des aliénés en liberté. Ne soyez pas surpris si le huissier de la cour vous demande de l'argent comptant ou vos souliers. 
- Que voulez-vous insinuer, lieutenant? 
- Ne me regardez pas comme ça, inspector Saintenoy. Puisque je vous dis que tout est inhabituel dans ce coin de pays depuis un certain temps. 

Le second limier qui se présente dans la jeep cache clairement quelque chose et semble impatient de livrer un combat psychologique pour arriver à ses fins. L'agent secret de l'AIVD, en provenance de Rotterdam, refuse catégoriquement de s'identifier, puis menace d'emblée le lieutenant et le capitaine. Il détient beaucoup d'informations sur eux grâce au FBI et à la police fédérale mexicaine. Toutes les transactions financières effectuées à partir du compte bancaire de Margarita Maria Lourdes Santiago, la maman du lieutenant Menendez, en relation avec les achats massifs de terre en sol haïtien dans les six derniers mois, sont fichées comme illégales par le Département des crimes économiques du FBI. La présence de Ricardo Pedro Pintado, le père du capitaine, dans un hôtel de Pétionville, et sous un nom d'emprunt, agace haut plus haut point le directed du CIA, Leon Panetta et tous les gestionnaires du DIA. 

L'agent secret Néerlandais perd soudainement son calme et adopte un ton tranchant et impoli. Il ne s'agit pas d'un marché ou d'un échange de faveur, annonce-t-il aux officiers uruguayens, toutes les cartes du jeu sont entre les mains de ses puissants supérieurs. Des lobbyistes influants à Washington garderont les yeux fermés sur leurs activités illicites s'ils acceptent de leur rendre une faveur ; soit un assassinat politique pour le compte d'une multinationale agroalimentaire basée à Atlanta. Pour des raisons de sécurité nationale, des poids lourds du NSA qui collaborent de près avec le directed du FBI, Robert Swan Mueller III, veulent absolument que ce meurtre soit mis sur le dos de Bandy-Bandy, un assassin dépêché d'urgence à Mizérikod pour exécuter un contrat obtenu de Redmond Murphy Carrigan, un caïd Bostonnais que le DOD désire coincer depuis des années. 

- Tout cela peut vous paraître compliqué, ajoute l'agent, mais nous sommes conscients de vos limites intellectuelles. Personne ne vous demande de comprendre ce qu'on attend de vous. Contentez-vous d'exécuter Arcadio Enrique Jesus Mendes et tout ira pour le mieux. Mendes, mort, la société qui m'emploie jubile ; le département de la Défense peut enfin dormir tranquille ; l'assassin professionnel Bandy-Bandy est neutralisé une fois pour toutes ; et Carrigan est finalement claquemuré pour la vie derrière de solides barreaux à l'ADX de Florence, Colorado. 
- Et nous dans tout ça ? 
- Vous, ben... je vous assure l'immunité. 
- Qui vous donne le pouvoir de nous blanchir, comme s'il s'agissait d'un petit bonus salarial distribué à des employés saisonniers ? s'enquiert Pintado. 
- C'est vrai, ça, fait Menendez, je ne vois pas roi, pape ou président de quoi que ce soit tatoué sur votre front. 
- Avez-vous d'autres questions ? 
- Allez-vous nous répondre ? 
- Ça dépend de leur pertinence, messieurs, mon temps est précieusement calculé. 
- Une fois Mendes éliminé et ses cendres dispersées, demande Menendez, pourrons-nous acheter ses terres longeant la frontière en toute légalité, sans risquer de nous attirer les foudres de ses héritiers et des syndicats de l'industrie sucrière de la République Dominicaine ? 
- Cette conversation n'a jamais eu lieu, Messieurs. Vous ferez ce que bon vous semble après nous avoir livré le corps de Mendes. Vous avez jusqu'au coucher du soleil pour vous exécuter. 
- Ce monsieur Bandy qui doit porter le blâme à notre place, demande le capitaine Pintado, comment nous le trouvons afin de le convaincre de nous accompagner en République Dominicaine ? 
- Vous n'avez rien à faire d'autre que de traverser de l'autre côté et de descendre Arcadio Enrique Jesus Mendes d'une balle dans la tête. Bandy-Bandy à d'autres chats à fouetter. Il est entré en Haïti pour assassiner un certain Moïse Berri, un travailleur humanitaire avec des idées de grandeur. Nous aimerions bien prévenir la mort de cet innocent, mais nous ne disposons d'aucune description permettant d'identifier Bandy-Bandy. Je dois vous quitter maintenant. Lisez sur mes lèvres : un seul mot de cette conversation devient public et vos enfants ne rentrent pas de l'école sains et saufs à Montevideo en fin d'après-midi. Angela Maria fréquente le Colegio Y Liceo Mariano, avenue Millán ; Osvaldo et Oscar Jasper, l'Academia Wolf & Durán. J'ai la liste des établissements où je pourrai aisément trouver les autres membres de votre grande famille sur mon téléphone, les adresses de leurs chauffeurs et de leurs nounous également. Si vous manquez Mendes ou vous faites arrêter avant de l'avoir descendu, vos petits subiront des tortures atroces et vos parents seront envoyés à New York, enfermés sans eau et sans nourriture dans un fourgon cellulaire infesté de rongeurs. Quant à vous, mes hommes ont effacé toute trace de votre carrière policière et de vos années de services au sein de la UNPOL. C'est comme si vous n'aviez jamais existé. En prenant cette mesure préventive, vos noms n'aboutiront jamais par erreur au Palais National, au Bureau Ovale ou dans les pattes du Ministre-président de mon Hollande natale.      

Avant de rencontrer le dernier enquêteur, Pintado et Menendez prennent une pause pour évaluer l'envergure phénoménale de leurs nouveaux problèmes. Disparaître professionellement sonne comme une récompense plutôt qu'une sanction aux oreilles de ces officiers corrompus, mais savoir que leurs familles seront exposées au danger tant que vivra Arcadio Enrique Jesus Mendes est intolérable. En plus d'être forcés de commettre ce meurtre prémédité, Pintado et Menendez doivent abattre un homme qui compte un Jésus dans sa kyrielle de prénoms. Ces anciens enfants de choeurs catholiques font encore le signe de croix à chaque fois qu'ils passent devant une église, alors l'idée de faire du mal à n'importe quel Jésus leur est insupportable. Les officiers uruguyaens s'accordent néanmoins sur l'absence d'une porte de sortie sécuritaire de leur déplaisante situation. Ils décident finalement d'aller de l'avant avec ce projet d'assassinat pour l'avenir de leurs enfants et l'honneur de leurs parents. 

José Camillo Pintado et Salvatore Paco Menendez reçoivent le détective privé dénommé Kauffmann dans leur Jeep. Ce dernier, un homme mal rasé, aux dents horriblement entartrées et aux ongles tachées d'huile à moteur, montre uniquement son passeport pour prouver son identité. Suites à un quiz rapide ayant pour sujet Son Altesse Royale, Henri de Nassau, grand-duc de Luxembourg, test que Kauffmann échoue royalement, Pintado et Menendez comprennent qu'ils sont en présence d'un imposteur relativement simple d'esprit. 

- Seriez-vous l'une des marionnettes que Moïse Berri a engagées pour nous trouer la peau, Compañero ? 
- Je travaille pour personne d'autre que moi, lieutenant. 
- Gardez vos mains où on peut les voir, avertit Menendez en plaçant le canon de son revolver sur la tempe de l'individu. 
- Mon nom est Mathias Kauffmann, je suis un honnête mécano, le meilleur de Pétange. J'avoue ne pas faire partie de la police, mais tout le reste est vrai. Je veux mettre la main au cou de cet animal de Couture à tout prix, il en va de ma santé mentale. Avez-vous des enfants, lieutenant ? 
- Plusieurs. 
- Et vous, capitaine ? 
- Crachez le morceau, Kauffmann, où voulez-vous en venir ? 
- Mon fils avait six ans ! éclate le luxembourgeois. Bouuuh ! Wouaaah ! Ma femme est morte… Elle est en vie, mais morte en dedans, marchant sans but réel, son regard... wouaaah ! Ces monstres disaient chercher des enfants pour tourner des pubs. Si nous avions su. 
- Santa Maria, Madre de Dios ! n'ajoutez pas un seul mot de plus, Kauffmann, nous avons compris votre détresse. Salvatore, baisse cette arme et passe-lui ton mouchoir. Nous sommes désolés pour vous et votre famille, Kauffmann. 
- Ils ne l'ont tout de même pas tué ? se révolte Menendez. Ah, ça, non, six ans, c'est l'âge de mon Osvaldo. 
- Waléran est sorti de cette mauvaise expérience lourdement endommagé psychologist enemy, mais en vie. Il vient de fêter ses dix ans vendredi. Il jongle avec l'arithmétique et la chimie comme un grand, un génie, que je vous dis. Le psy prétend qu'il va bien, qu'il a complètement oublié l'incident, sauf que je perçois encore des signes du traumatisme de l'enlèvement. Je sens qu'il n'est plus le même depuis. 
- Vous êtes un témoin de la perdition humaine, Kauffmann. Et parlant d'immoralité et de corruption, Salvatore, peux-tu lire ces pensées qui traversent mon esprit ? fait le capitaine Pintado en échangeant un regard complice rempli de sous-entendu et de malice avec le lieutenant Menendez. 
- Lui ? laisse simplement échapper Menendez, lorsqu'il saisit le dessein tordu de Pintado. 
- La vengeance est-elle une réaction importante pour vous, Kauffmann ? demande José Camillo Pintado au Luxembourgeois. 
- Je n'ai pas traversé l'Atlantique pour rien, répond l'homme avec une certaine fierté. Ceux qui ont perturbé l'équilibre de mon garçon sont sous la protection constante de policiers par chez nous. J'ai pensé que mes chances étaient meilleures en venant jusqu'ici me rendre justice moi-même. J'ai débuté mes séances chez le thérapeute pour assurer mon plaidoyer d'aliénation mentale. 
- Bien pensé, Kauffmann, vous me surprenez. À première vue, vous donnez une impression de faiblesse et de couardise, mais c'est plutôt du courage qui émane des pores de votre peau lorsqu'on apprend à vous connaître. Vous devez avoir des ancêtres chevaliers avec un patronyme pareil. Puis-je vous faire une confidence, Kauffmann ? 
- Je suis tout ouïe.
- Couture s'en est pris à nos enfants aussi, ment le capitaine. 
- Ne me dites pas ? 
- Cette brute ne mérite plus de vivre, Kauffmann. J'ai décidé de joindre les rangs de la police onusienne dans le but caché de pouvoir lui mettre la main au collet, ni vu ni connu, invente Pintado. J'ignorais à quel point ce métier comportait de règlements, de protocoles et de paperasses inutiles. Écoutez-moi attentivement, Kauffmann. Si je vous fournis une arme non enregistrée, un revolver sans histoire, est-ce que vous descendrez ce serpent de Couture sans réfléchir pour redonner la dignité à nos enfants ? 
- Vous… vous êtes pas sérieux ? L'abattre de sang froid, comme ça… Je n'ai jamais manipulé une arme chargée, je n'ai jamais tiré. 
- Si vous n'aimez plus votre enfant à cause de ce barbare de Couture, Kauffmann, dites-nous le, nous ne vous jugerons pas. 
- Mais qu'est-ce que vous racontez ? proteste le Luxembourgeois. Mon petit Waléran, c'est ma vie. Je l'adore. Il tousse une fois durant son sommeil, ma nuit s'achève, l'insomnie s'installe. Sauf que c'est à coup de poings que je pensais m'en prendre à cette pourriture. J'ai été champion de boxe durant trois ans dans la marine de l'OTAN, je vous garanti qu'il se réveille avec des séquelles à long terme si on me laisse trente secondes avec lui. Attacher lui-même ses souliers ou compter à rebours lui sera à jamais impossible. 
- Vous avez vu Couture à la télévision ? demande Menendez. 
- Oui. 
- Alors, vous le décriveriez comme Noir ou Blanc ? 
- Pour être politiquement correct, j'utiliserais le terme de Caucasien. 
- Réal Couture est un Noir hispanophone à la peau pâle, fabule le capitaine Pintado, c'est courant dans notre hémisphère. 
- Ne me dites pas ? 
- Il y a plus, continue de broder Pintado. Ce mystificateur a légalement changé son nom et s'est recyclé dans la production de sucre. Mais ce n'est qu'une nouvelle combine qu'il a montée afin de réduire encore plus de gens innocents en esclavage. Son titre d'employeur lui permet d'abuser de tous les enfants qu'il approche. Si nous vous conduisons jusqu'à lui près de la frontière, pouvons-nous compter sur vous pour faire ce que nous aurions dû accomplir depuis longtemps, si nous n'étions pas deux foutus lâches ? 
- Ma femme a grand besoin de moi, capitaine, je ne peux pas prendre le risque de me faire attraper. Vous imaginez les conséquences ? 
- Lorsque le coroner aura signé le certificat de décès d'Arcadio Mendes, nous serons deux témoins, Salvatore et moi ici présent, à jurer sur la Sainte Bible que vous étiez trente kilomètres plus loin au moment du drame. 
- Mendes, hein ? 
- Arcadio Enrique Jesus Mendes, précise Pintado, c'est sous ce nom d'emprunt blasphématoire que Couture poursuit son travail de démolition sur cette terre parmi les humains. 
- Le Jesus, c'est pour nous faire oublier sa vraie nature, ajoute Menendez. Cet homme est le Malin ; de la pure souillure.  
- Merde, réfléchit Kauffmann, c'est la première fois de ma vie que j'ai l'impression de vraiment décider de quelque chose de majeur tout seul, sans l'opinion de mes parents ou de Mon épouse. C'est loin des sentiments que j'éprouvais à l'achat de ma première maison où le jour de mon mariage. Descendre ce saligaud me ferait sûrement le plus grand bien. Je pourrais me sentir comme un athlète au moment où il franchit le fil d'arrivée et goûter à la sensation d'avoir réussi au moins une chose dans ma vie sans l'aide de personne. 


21f L'Attentat 

Non loin du commissariat de Mizérikod, Place Charlemagne-Péralte, Rogatien Gingras a pris le contrôle du tribunal en plein air, abandonné par les brigands tout récemment informés de la réouverture des banques. Gingras prend le micro pour annoncer à un auditoire confus et indécis, la candidature officielle de Prospérine de Grâce au poste de présidente du conseil communal. 

- Il est tôt, admet le contrôleur financier, mais il est d'après moi urgent de faire comprendre à Victor Gourdet et à sa bande d'incompétents, que la population de Mizérikod ne tolèrera plus aucune manoeuvre politique susceptible de la transformer en une dictature municipale permanente. Le peuple en a ras-le-bol de la corruption institutionnelle et de cette soif délirante du pouvoir qui rend les élus, comme les auteurs de coups d'états, complètement irrationnels. Une ville qui recèle de réserves pétrolières aussi importantes que Mizérikod ne devrait en aucun temps être administrée par un maire qui montre des signes évidents de dommages cérébraux irréversibles, souffre d'amnésie partielle et tient des propos décousus et complètement déraisonnables dans une langue morte. J'avoue ne pas être qualifié pour procéder à une évaluation médicale de la gravité du traumatisme crânien de Victor Gourdet, mais une chose est certaine, chers amis et futurs actionnaires de Ayiti Oil Limited, le fait qu'il récite Césaire, Baudelaire et des chants de l'Odyssée par coeur ne constitue pas un argument valide pour prétendre que Gourdet va bien. Vous en êtes tous témoins, la tête du professeur a doublé en volume à cause de l'accumulation de fluides entre ses méninges. Tout cela, c'est sans compter que Victor Gourdet est secondé dans son projet de couronnement communal par un fraudeur sans scrupules, cet escroc damné de Moïse Berri, ce menteur pathologique qui maintient désormais être juif comme le Christ, africain et père de famille, cela afin de bénéficier de votre pitié et de votre crédulité naturelle de peuple colonisé. Victor Gourdet reçoit de plus ses conseils d'un curé soupçonné de polygamie et doté d'un compte bancaire surprenamment bien gonflé pour un type qui a jadis fait voeu de pauvreté. Et la goutte qui provoque le débordement, chers citoyens, chères citoyennes, chers actionnaires, c'est que Victor l'Hexagone Gourdet prévoit gérer le budget déjà serré de la commune avec l'aide d'un nain endetté qui éprouve des problèmes de gestion de la colère à cause d'une gonnorrhée mal traitée, et aussi avec le support d'un cabaretier au lourd casier qui dilue son tafia maison avec de l'eau de mer et ose ensuite revendre son produit débectant deux fois plus cher qu'une bière ordinaire. 

Prospérine de Grâce accueille sans joie aucune son introduction inattendue dans la course à la mairie. Elle exprime son mécontentement contre  cette astuce complètement improvisée du vérificateur financier en lui faisant la moue. Rogatien Gingras multiplient les clins d'oeil et les hochements de tête pour communiquer à Prospérine qu'il s'agit là d'une simple tactique afin d'acheter du temps. Le contrôleur ne le laisse pas transparaître, mais il est terrifié. Vingt-sept policiers présents dans l'assistance calculent en ce moment précis la meilleure façon de procéder pour lui passer les menottes, sans devoir affronter ses nombreux supporters dispersés dans la foule. De plus, Rogatien Gingras vient d'apprendre qu'un tueur à gages professionnel passible de se trouver n'importe où dans la commune cherche à l'occire dès qu'une ccasion se présente. Gingras sait aussi qu'un groupe d'hommes d'affaires véreux qu'il a dénoncés aux autorités se croisent en ce moment les doigts dans l'espoir d'assister à son arrestation brutale ou, mieux encore, de témoigner de sa mort en direct, afin de pouvoir dormir sur leurs deux oreilles en fin de soirée. 

Le nouveau contrôleur fnancier de la Fondation Zanmi d'Haïti attend donc avec beaucoup d'impatience le retour de ses deux gardes du corps désignés. Picot lui a promis de revenir avec un gilet pare-balles et un casque d'intervention militaire à sa mesure pour le protéger de l'assassin dissimulé dans la masse ; Rogatien Gingras compte sur Albin pour réduire son bureau en cendres et assurer la destruction totale de son ordinateur portatif Getac. Sur une note positive, toutes les transactions que le nouveau vérificateur général des finances et des activités bancaires des Fonds Héritage Légitime s'était donné pour but d'effectuer avant la fin de la journée ont été complétées avec succès. Les noms de tous les individus qu'il désirait voir inculper pour détournements de fonds, abus de confiance et fraude commerciale, sont dorénavant entre les mains du Ministère de la Justice, avec des preuves audio-visuelles et digitales pour appuyer ces allégations. Mais tout ne s'est pas déroulé aussi bien avec le matériel technologique de Rogatien Gingras. La batterie au lithium ultraperformante de son portable a fini par planter durant le téléchargement de l'unique portrait-robot du très obscur Bandy-Bandy, ce tueur international rarement  photographié chargé de l'éliminer. Heureusement, avant que cette défaillance technique ne survienne, le contrôleur avait eu le temps de récolter quelques renseignements importants et de nombreux indices susceptibles de l'aider à reconnaître cet assassin, cela même sans aucune photo d'identité judiciaire. Gingras se souvient en effet de quatre choses en particulier : Bandy-Bandy vient du Queensland australien ; il aura trente-cinq ans la semaine prochaine ; il a purgé une peine de vingt-six mois pour vol qualifié en 2001 à la Bandyup's Prison, dans la banlieue de Perth en Australie-Occidentale ; finalement, un serpent venimeux de la famille Elapidae, mieux connu sous le nom de Vermicella annulata, porte le même pseudonyme que lui. Rogatien Gingras aurait aimé en savoir plus sur son potentiel meurtrier, mais les responsables de la sécurité informatique de Scotland Yard ont détecté son intrusion dans leur serveur et ont mis le paquet pour contrer le cheval de Troie introduit par Gingras dans leur réseau, rendant impossible même la simple tâche d'ouvrir le fichier qui accompagnait la courte biographie du célèbre coupe-jarret fiché dans le quartier général de la Metropolitan Police Service. 

En procédant par élimination, peu de gens dans l'auditoire correspondent à l'image mentale que s'est faite le contrôleur général à propos du tueur. Rogatien Gingras s'imagine un type Blanc, à son aise dans la chaleur, probablement costaud ou musclé, naturellement bronzé et subtilement tatoué. Les personnes de types caucasoïdes présents dans ce rassemblement à grande majorité Noire comprend une poignée d'hommes d'affaires bretons, allemands et italiens, quelques policiers canadiens, des employés de diférentes ONG et d'institutions à but non-lucrattifs sud-américains, ainsi qu'un groupe de journalistes américains de sexe féminin. Ils passent tous ethniquement pour europoïdes, mais aucun ne donne à penser qu'il pourrait cacher un sicaire de calibre mondial, un loup sauvage déguisé en brebis amicale. Rogatien Gingras espére que le FBI, Interpol et Scotland Yard se soient tous trompés et qu'il n'ait pas nécessairement à craindre pour sa vie. S'il respire encore ce soir, se promet le vérificateur des affaires financières, trouver une astuce pour échapper à la police et une autre pour sortir du pays seront ses seules priorités. Quand les choses se seront calmées, Rogatien Gingras prévoit revenir à Mizérikod sous un autre alias, mais cette fois, il ne se mêlera plus de politique et cessera définitivement de se prendre pour un justicier. 

L'attroupement commence à manifester des signes d'exaspération. Une minute s'est écoulée depuis que Rogatien Gingras a présenté Prospérine de Grâce comme candidate à la succession d'Amédée Fleurinor à la place de Victor Gourdet pour mener le conseil municipal. Le silence devient anormalement pesant. Tout le monde semble retenir son souffle. Des gens assoifés de justice commencent à se poser des questions, à imaginer le pire et à exiger des réponses. On entend murmurer que les multiples pendaisons prévues au calendrier ont été annulées à la dernière minute par quelqu'un qui a choisi de prendre la défense des crapules. 

- Les charpentiers sont-ils trop maladroits pour construire un pilori suffisamment solide qui permettrait d'exposer les postérieurs bombés de ces voleurs à cravates, afin qu'ils soient dûment cravachés à coups de rigoise et de badine par les victimes qu'ils ont spoliées ? s'interroge in pêcheur. 
- Est-ce une façon pour les dirigeants malhonnêtes et les fonctionnaires marrons de communiquer à la populace que l'heure du changement a été reculée et que le statu quo a encore une fois triomphé ? demande un marchand de fritaille. 
- Semble-t-il que les exploités sont condamnés à rester couchés face contre terre pendant que les exploiteurs continuent de les piétiner et d'exiger de leurs enfants plus de larmes et de sueurs, suppose un cultivateur de melon et d'arbre à pain. 

Des employés de l'entretien ménager de la Fondation Zanmi d'Haïti, menés par un certain Vidal Gascon, se mettent à inciter les gens passifs et non-violents à la résistance, si ce mutisme outrageant se poursuit une autre minute de plus. Selon Vidal Gascon, c'est durant ses accalmies que se produisent les génocides, les crises humanitaires et les krachs boursiers. Demeurer muet signifie, dans cette société ou le paresseux est pardonné, le chômeur négligé et le travailleur abusé, que vous approuvez la torture morale imposée aux faibles et aux démunis par les riches et les puissants de ce monde en perdition. 

- Garder le silence est un acte de guerre ! hurle soudain Vidal Gascon sans introduction, provoquant une petite débandade chez les gens qui n'aiment pas encaisser les coups de matraques subventionnés par l'état ou se faire ouvrir le crâne pour défendre une cause ou une idée. 

Rogatien Gingras signale l'urgence de prendre la parole à Prospérine avant que Vidal Gascon ne réussissent à monter une armée d'émeutiers mal informés. Ce sera la pagaille, prévient-t-il, si cet alarmiste arrive à convaincre la masse d'utiliser ses méthodes de discussion aggressives pour négocier avec les anges déchus qui contrôlent tous les gouvernements du monde à partir de leur repaire à Davos. Au royaume des gens cois, le bavard qui dit n'importe quoi détient les pouvoirs d'un roi. En attendant le retour de Picot et d'Albin pour le mettre à l'abri de de cette foule enfiévrée, le contrôleur financier conseille à Prospérine d'éviter tout discours politique ou religieux. Il lui suggère de palabrer sans fin sur des choses du quotidien ou de donner une leçon d'histoire sur un des Pères fondateurs de la nation haïtienne. Si elle sent monter l'inspiration, ajoute Gingras, Prospérine peut même élaborer sur une quelconque utopie ou tout simplement parler de ses petits-enfants et de ce qu'ils aiment grignoter avant l'heure du coucher. Le but est de tenir l'assemblée tranquille et occupée. 

Prospérine de Grace finit par s'adresser au rassemblement. Celui-ci a pris de l'ampleur à cause des nouvelles rumeurs émises à propos du curriculum vitae plutôt nébuleux et vague de Rogatien Gingras. Économiste de formation avec une maîtrise en comptabilité, il aurait obtenu son doctorat d'une université qui n'existent pas. Prospérine ne possède pas l'éloquence d'un politicien ou d'un chapelain. Alors pérorer pour charmer en improvisant comme une démagogue n'a jamais été sa force. Son cours de théâtre optionnel, suivi pour accumuler des crédits faciles à l'université de Virginie, a été un cuisant échec. Trop pragmatique pour parler de choses abstraites et trop circonspecte pour jaser de sa vie privée en public, Prospérine de Grâce choisit plutôt d'inviter les citoyens à se prononcer en ouvrant un dialogue avec elle sur l'avenir démocratique et social de la commune de Mizérikod. 

Plusieurs d'entre eux attendaient cette occasion avec impatience pour faire connaître leurs opinions et leurs idées susceptibles de faire avancer les choses et d'engendrer un réel changement. L'achat de temps réclamé par Rogatien Gingras devient alors un jeu d'enfant. Sans grande surprise, Vidal Gascon est le premier à prendre la parole. 

- Victor Gourdet nous a promis des prestations bimensuelles de mille dollars américains, révèle-t-il sur un ton outrecuidant. Y nous a aussi parlé d'un programme d'aide supplémentaire à la nutrition nous garantissant 2400 calories par jour, de l'eau en bouteille et du papier de toilettes double épaisseur gratuit. L'Hexagone maintient que si on le supporte, à la vie, à la mort, dans son pari de se faire couronner roi d'Haïti, nous ne manquerons plus jamais de médicaments génériques, que ce soit pour n'importe quel malaise, allant du rhume avec maux de tête et picotement des yeux au cancer généralisé. Le taux de chômage devrait plonger sous la barre des deux pour cent, selon ses analystes, Rico Mars et DJ Évasion. De nouvelles infrastructures verront le jour sous la monarchie constitutionnelle. Victor assure aussi que chaque sujet du Royaume de Mizérikod deviendra automatiquement actionnaire privilégié de la compagnie de pétrole du peuple. Gourdet s'engage aussi à rendre l'éducation supérieure, primaire et secondaire gratuite, à réformer notre système de santé de façon à surclasser l'Obamacare, et aussi à fonder un régime de retraite providentiel accessible même à ceux qui n'ont jamais osé travailler. Nous comprenons le processus électoral, matante Prospérine, nous ne sommes pas des cloches. Nous reconnaissons votre droit fondamental de vous présenter contre Victor Gourdet, mais pour votre sécurité personnelle et la protection de votre voiture neuve, que nous savons garée près du quai Dessalines et sans surveillance, nous vous conseillons fortement de tripler la mise de l'Hexagone en matière de promesses ou de poursuivre vos objectifs habituels de vieilles gonzesses. 
- Bravo, Vidal, bien dit ! applaudit Balthazar, le préposé aux vadrouilles unijambiste qui a récemment essayé d'écrabouiller le visage du nouveau vérificateur général de la Fondation Zanmi d'Haïti avec son unique soulier. 
- Vive la résistance ! crie Agénor, le responsable des produits nettoyants qui a dernièrement dénoncé Rogatien Gingras comme étant nul autre que la Bête décrite dans l'Apocalypse de Jean. 
- Mon cher Vidal, répond Prospérine de Grâce en s'efforçant de garder son sérieux, je fais confiance à ton intelligence pour comprendre que Victor Gourdet a une avance de deux heures sur moi dans la planification de sa campagne électorale. Mais, peu importe ce qu'il t'a promis, mon équipe quadruplera la mise. 
- Vraiment ? Ben ça tombe bien, ma petite dame. L'Hexagone m'a assuré d'un poste important dans son cabinet, avec secrétaire, la bagnole, le chauffeur, les bijoux, la soierie et tout le tralala, déclare fièrement Vidal. J'ai du sang royal écossais. La noblesse et moi, c'est comme amandes et noix. 
- Tu occuperas donc quatre postes au sein de mon administration, lui annonce fermement Prospérine. Tu feras cent quarante heures semaine plutôt que trente-cinq. Ton temps supplémentaire sera payer fois huit les fins de semaine. 
- Et les vacances, Cousine ? 
- Quand on adore son métier, Vidal, on est toujours en congé. 
- Euh... 
- Et ma jambe, s'affole inutilement Balthazar, pourquoi personne ne parle jamais de mon handicap ? 
- Victor t'a fait miroiter une repousse ou il t'a promis un pot de cellules souches, Balthie ? 
- J'exige un membre bionique comme ceux de Jaco Pastorius. 
- Oscar Pistorius, le corrige Agénor, un peu hautain, et elles sont pas bioniques, les jambes de l'Africain. 
- De quoi je me mêles, Agénor, qu'est-ce que tu sais à part quelques versets appris par coeur dans la Bible et toutes les répliques d'Arsenio Hall dans Un Prince à New York ? Même le docteur soutient qu'y manque de qualification pour te traiter tellement t'es dévissé dans le grenier. 
- Le Chinois est pas docteur, crétin de sous-stimulé. Tu mérites franchement digne de figurer au programme d'un musée contemporain. Le Chinois est électricien et cent pour cent vietnamien. 
- À part Reggie Gladu, Agénor, nomme-moi un électricien dans ton entourage ou même à la télévision capable de retirer une balle logée dans le cul d'un homme sans anesthésie ? 
- Y aurait-il d'autres questions, demande Propspérine de Grâce. Des questions venant de personnes équilibrées, si possible, sans désordres psychiques ou d'affections mentales majeures ? 
- Mais regardez donc qui nous instruit sur les troubles mentaux ? fait Vidal Gascon. Oh ! Mais c'est pas vrai. Prospérine ? Prospérine de Grâce, oui ? Haaaaargh ! Gadé mwen nan jé. Qui d'entre nous a un frère aîné qui se promène tout nu depuis samedi à la tête d'une bande armée marxiste-léniniste ? 
- Elle a aussi un frère cadet qui craint les représailles d'un mort, ajoute Balthazar. On voit dans le regard de Lordy qu'y a eu court-circuit entre ses deux tympans. La folie est une affaire génétique. J'ai lu un article dans Vogue sur le sujet. Nous refusons catégoriquement d'être dirigé par une folle héréditaire. 
- Nous n'aurions jamais dû nous pointer ici sans le bidon de gazoline et les pneus usagés d'Elzéar Michelet, déplore Agénor, ostensiblement déçu. 
- Ça suffit, les gars, vous vous calmez ou nous vous faisons arrêter pour désordre public, menace Rogatien Gingras. 
- Personne n'est énervé, l'Amitié, proteste Agénor. Oh ! Pouah ! Pour qui y se prend, lui ? Hé ! Holà, Cowboy ! Je vois pas d'étoile de shérif sur ton torse, Pat Garrett. On voit très bien qu'y se passe des choses que l'Église Catholique n'approuve pas sous ta moumoute bon marché, ajoute le préposé aux produits nettoyants. J'ai survécu à plusieurs exorcismes, Missionnaire. T'es pas un homme, je le sais depuis longtemps. Y a quelque chose qui ne colle pas avec ton déguisement. Je sais comment reconnaître Ba'al et je connais l'odeur de Belzébuth, sale démon de mes deux. 
- Au secours ! crie Prospérine de Grâce. Pourquoi, Dieu du ciel,  faut-il toujours absolument que tu invites le Prince des Ténèbres dans chaque discussion que tu déclenches toi-même, Agénor ? S'il-vous-plaît, mademoiselle, vous, là-bas, supplie Prospérine en s'adressant à une journaliste visiblement décontenancée elle aussi, rendez-nous un immense service. Vos yeux brillent de lucidité. Je vous sens capable de faire dévier cet échange incohérent vers quelque chose de plus constructif. 
- Je veux bien, mais sommes-nous en sécurité ? s'inquiète Megan Morales, la correspondante décolletée du Washington Post. Cet homme a parlé de pneus usagés et de gasoline tout à l'heure. Il montre aussi des signes évidents de troubles de la personnalité limite. Je ne suis pas né d'hier. J'ai vu de nombreux reportages mettant en scène des haïtiens mécontents et affamés. 
- Regardez autour de vous, chérie, la police et l'armée sont partout. Pas un étranger ne subira de violence tant qu'ils seront là à veiller sur nous. 
- D'accord, mais toutes mes interrogations concernent surtout le pétrole. 
- Allez-y, n'ayez aucune crainte. 
- Des lobbys influents de Washington D.C. désirent savoir si Mizérikod compte faire sécession du reste du pays. En affirmant sa souveraineté, les négociations entre la commune et les multinationales se verraient simplifiées et le processus de pompage grandement accélérées. 
- Ça sonne plutôt étrange comme question, ma chère. Êtes-vous bien certaine de travailler pour un journal et pas pour Texaco, demande Prospérine à la jeune femme. Vous vous appelez comment déjà ? 
- Megan Morales, lâche un soldat argentin en uniforme à partir du toit d'une maison, et elle bosse pour Petroecuador. 
- Nous sommes envahis par ces blattes, ajoute un policier haïtien en civil, debout sur le capot de sa voiture. L'autre conne avec des fonds de bouteilles et le rouge à lèvres noir travaille aussi sous couvert. Mon supérieur a contacté le réseau CNN à Atlanta, personne n'a jamais entendu parler d'une miss Gifford-Thompson dans leurs bureaux. Le berbère qui les accompagnait est en fait un chimiste de Shell Oil. C'est ni plus ni moins qu'un fils de cheikh, neveu de nabab, fileul d'émir. 
- Y a-t-il un seul vrai reporter parmi vous ? désespère Prospérine de Grâce. 
- Arianne Guerrier, TVA Nouvelles, pour le magazine 7 Jours, fait une jeune dame couleur homard au faciès rendu squameux par la surexposition au soleil. Vous pouvez téléphoner immédiatement à mes patrons pour vérifier, je suis réellement journaliste, membre de la FPJQ. Au Québec, nous nous inquiétons du sort réservé à Réal Couture. La communauté artistique est tricotée serrée par chez nous. Personne ici ne semble apte à nous aider pour le retrouver. Sa famille s'inquiète et les Productions Replica Entertainment refuse de retourner nos appels. 
- J'aimerais bien pouvoir vous aider, mademoiselle Guerrier, mais qui donc est ce Réal Couture ? 
- L'homme que vous accusez de production et de distribution de matériel pornographique juvénile et d'être à la tête d'un réseau de pédophilie internationale. 
- Mais qu'est-ce que vous radotez, s'emporte Prospérine, auriez-vous fumé des herbes sauvages aux abords de l'étang ou léché le dos d'un de ses crapauds près du ruisseau ? 
- Bridget de Vries, La Libre Belgique, intervient une autre reporter, une blonde glamour avec une coiffure de forme phallique, retenue par deux bâtonnets décoratifs croisés. Arianne dit vrai, défend-elle, vous nous cachez définitivement quelque chose. Pourquoi ce silence à propos du pédophile ? Nous savons presque tout sur les crimes commis par Réal Couture. Protéger ce monstre pourrait se retourner contre vous, Madame la future Mairesse. Vous tentez de protéger l'image de votre pays, mais la vérité éclatera inévitablement un jour ou l'autre. 
- Tout ça rime foutaise, lance Vidal Gascon. La pédophilie est une maladie inventée par la société de consommation. La commercialisation de la perversion, de la débauche et de la fornication ne peut ni réussir ni subsister dans un pays sans industries comme notre souveraine nation. 
- Les Américains nous ont confectionné le sida, se plaint Balthazar, les Népalais viennent ici nous décimer avec le choléra. Voilà que cette chipie de putasse habillée par Givenchy veut venir nous contaminer avec son satané retrovirus de pédophilie. 
- Soyez donc poli, jeune homme, rouspète Bridget de Vries, réfléchissez un peu avant d'utiliser cette langue malpropre pour vous exprimer. Ça pourrait vous éviter de passer pour un imbécile inné. 
- Ha ! ha ! ha ! Junior te conseille de vite la suce, s'esclaffe Balthazar en pointant vers ses parties génitales, amusé par son propre ricanement. 
- Pardon ? 
- Je crois qu'il a dit quelque chose comme vite la suce, confirme Agénor en répétant le même geste insultant. 
- Vos mères vont me remercier, s'énerve Bridget de Vries en se déchaussant. 

La journaliste belge enlève aussi ses boucles d'oreilles, sa montre, ses nombreux bracelets et son collier en pierres naturelles, mais garde toutes ses bagues. Elle fait ensuite craquer ses jointures et s'étire les muscles cervicaux. 

- Je vois donne exactement sept secondes pour vous excuser, rajoute-t-elle enfin sur un ton plutôt menaçant. 
- Grrr..., ha ! haaaargh ! hé ! hé ! se bidonne Vidal Gascon. La voilà fâchée, la tigresse blonde aux seins qui pointent vers le firmament. Je veux voir ça. Cinq dollars qu'elle enlève aussi sa robe et dix dollars qu'elle porte pas de petites culottes. 

Les baffes, les calottes et les coups de pieds retournés partent à la vitesse de l'éclair et atteignent leur cibles avec la puissance de la foudre. Plusieurs témoins oculaires se frottent carrément les yeux, complètement éberlués, convaincus d'avoir assisté à un phénomène paranormal. Personne ne peut décrire avec exactitude ce qui vient de se produire sans l'aide d'un enregistrement vidéo rejoué au ralenti. Les conséquences dévastatrices de ce bref accès de fureur de Bridget de Vries sont par contre étalés au vu de tous. Couché sur le dos, Agénor se protège la gorge d'une main, et semble supplier avec l'index de l'autre main pour qu'on lui accorde une minute afin de bien saisir pourquoi il lui manque tout à coup deux dents. Balthazar agrippe ses couilles en gémissant de douleur, la bouche grande ouverte, sautillant sur son pied valide. Vidal Gascon pressent sur ses paupières en beuglant que cette putain de panthère enragée les a crevés. Il jure par tous les saints que le journal Libre Belgique va devoir fermer, quand ses avocats en auront terminé avec les poursuites qu'il compte intenter. 

Les gens normaux dotés de l'instinct de survie et du simple bon sens prennent peur. Ils commencent lentement à évacuer la Place Charlemagne-Péralte, comme ils s'éloigneraient normalement d'un volcan qui se met soudain à cracher des fragments de roches en fusion. Une rixe générale semble inévitable. Nombreux sont les curieux qui se disent que manger des claques et des balles de caoutchouc en pleine figure pour entendre parler de démocratie est un luxe strictement réservé aux citoyens des pays biens nantis. 

Les policiers et les soldats qui n'ont pour la plupart rien ingéré depuis ce matin espèrent sincèrement que ces trois bouffons ne vont pas répliquer à cette volée qu'ils viennent de recevoir dans les règles de l'art. 

De leur côté, les saccageurs et les ravageurs d'expérience soupèsent le pour et le contre d'utiliser cette escarmouche comme élément déclencheur de l'opération qu'ils ont baptisé en secret : Chaos Suprême Absolu. Casseurs et vandales calculent leur nombre face aux forces de l'ordre présentes et évaluent leurs chances de sortir indemne d'un affrontement éventuel. Une minute s'écoule, rien ne se produit, sinon la lente atténuation de la douleur chez les trois employés de l'entretien ménager très sonores de la Fondation Zanmi d'Haïti. 

Pendant ce temps, les trois journalistes étrangères se regroupent dans un coin tranquille pour décompresser. Megan Morales s'allume une cigarette mentholée. Ariane Guerrier s'offre une pause friandise bien méritée. Bridget de Vries remet ses bijoux en pierres, de l'ordre dans ses cheveux et ses souliers. Cette dernière ne fume pas, mais elle emprunte le briquet d'Arianne et s'éloigne en silence. Bridget sort ensuite de sa bourse en cuir d'agneau un petit sac provenant du magasin de pétards, de feux d'artifices et d'articles de fêtes bruxellois de la rue Lombard : le Palais des Cotillons. 

La période des questions proposée par la nouvelle candidate à la mairie se poursuit malgré l'agitation. 

- J'aurais une question purement théorique, lance d'emblée un ado voilé sous le capuchon de son kangourou à l'effigie des Devils du New Jersey. 
- Pas besoin de te cacher, Gargarine, fait gentiment Prospérine de Grâce, enchantée que le timide jeune homme ait brisé la glace. Qu'est-ce qui te tracasse, mon garçon ? Tu es en sécurité avec nous, c'est tout plein de soldats et de gens d'armes. Ils reprennent peu à peu le contrôle du reste de la commune. Tu n'as plus à t'inquiéter. 
- J'suis pas inquiet du tout, madame. C'est mon expression faciale.  Ma question concerne indirectement le financement de votre campagne électorale. 
- Depuis quand tu t'intéresses à la politique ? 
- Laissez-moi terminer. Imaginez que vous connaissiez quelqu'un qui n'a pas de compte en banque, mais qui connaît quelqu'un qui veut effectuer un don à votre parti politique. En fait, il veut changer un chèque au nom de son oncle malade et alité. Avec une portion de l'argent, il ouvrirait son propre compte, avec le restant, il appuierait son candidat favori. 
- Je ne dis pas que tu mens, Gargarine, mais ta mise en situation me semble plutôt inhabituelle. Qu'est-ce que tu transportes dans cette serviette ? 
- Mes devoirs, rien de sérieux. 
- Je vois. Alors monsieur Saint-Saëns et madame Larouche mentent lorsqu'ils jurent que tu n'as pas mis les pieds en classe depuis la fête du travail. 
- Je vais à l'école pour adultes. 
- Tu es mineur, Gargarine. Depuis que Louis Éloïse a admis sa paternité, tu es légalement tombé sous sa responsabilité. 
- De quoi vous parlez, j'ai jamais demandé de père, moi ? se rebelle l'adolescent. 
- Min ti éléman ! hurle soudain un homme dans la foule, le doigt pointé vers Gargarine. 
- Oh, mon Dieu, ils sont nus comme Adam, chiale une bobonne au bord de l'évanouissement. 
- Dégagez le chemin ! vocifère Gargarine en sortant un pistolet semi-automatique de sa ceinture. 
- C'est donc lui, Gargarine, déduit un policier en civil qui a reconnu le Beretta égaré du sergent Pyram Malvoisin. Eux, ça doit être la bande de communiste à poils de Léopold de Grâce. 
- Devrait-on coffrer le jeune pour port d'arme illégal et ses nudistes pour grossière indécence ? demande son coéquipier. 
- J'imagine que oui, quoique c'est plutôt risqué de s'approcher du jeune pendant qu'il est dans cet état et armé de ce morceau. Pour ce qui est des disciples du grand frère de celle qui signera nos chèques à partir de demain, je crois qu'il serait sage de patienter. 
- Cette sacoche est pleine d'argent. Attrapez-le ! s'égosille un membre de la bande à Léopold. Ce cartable appartient légalement au chef de la révolution. Barrer le voleur ! 
- Merde, je suis touché, s'écrie Balthazar en tâtant son torse. 
- Y a pas encore tiré, le rassure Agénor, la voix enrouée. Gargarine ! Gargarine ! On peut utiliser mon compte pour changer ton chèque, mon parrain est conseiller financier. 
- Laissez mon petit frère tranquille ! implore Vidal Gascon, toujours aveuglé. Ce pistolet n'est pas un jouet. Nous avons le même père. Je me charge de le ramener à sa mère. 

Quatre détonations quasi-simultanées viennent secouer davantage les nerfs de la foule déjà fébrile. Les explosions semblent curieusement provenir des quatre coins cardinaux, comme si elles avaient été planifiées par un artificier. Les têtes pivotent dans tous les sens, s'interrogeant sur quelle direction ils devraient emprunter afin d'éviter de mourir troués. Les citoyens ordinaires, ceux qui ont des plans pour le futur rapproché, plongent face contre terre en un seul mouvement coordonné. Les rebelles naturels, ces individus qui carburent à l'adrénaline,  demeurent debout pour analyser la situation et jauger le niveau d'urgence. Les peureux ont déjà quitté le secteur. Un suicidaire cherche l'origine des déflagrations avec un excès de vaillance et une détermination remarquable. Les policiers et les militaires qui voient leur métier comme un moyen de nourrir leurs familles se mettent à l'abri. Un soldat Péruvien qui rêve occasionellement de ramener une médaille honorifique à la maison trouve les débris de deux pétards inoffensifs. Le fantassin tente de communiquer son étrange découverte à la masse, malgré le bruit, faisant usage de signes, mais l'incohérence de cette foule alarmée l'empêche de comprendre ce que le soldat essaye de leur expliquer. 

Albin et Picot arrive en sens contraire à la débandade. Ils sautent dans la mêlée sans hésiter. Picot tient un gilet pare-balles et un casque blindée ; Albin détient une information capitale. 

- Bandyup est une prison pour femme ! crie-t-il en repérant Prospérine, cachée sous une pile de chaises brisées. 
- Qu'est-ce que ça veut dire, répond Prospérine de Grâce, un autre de vos messages en langage codé ? 
- Le vérificateur financier est en danger, Bandy-Bandy est une femme ! 

Rogatien Gingras est trop loin pour entendre la voix d'Albin, mais il peut lire sur ses lèvres à partir de son refuge, agenouillé entre deux tables en bois massif. Bridget de Vries est déjà en position d'attaque, le dos cambré. Elle fonce vers lui en rampant tel un serpent à une vitesse fulgurante. Gingras découvre que les bâtonnets utilisés pour maintenir les cheveux de son bourreau à la verticale sont en fait deux bistouris chirurgicaux en acier inoxydable peints. Le contrôleur comprend que Bandy-Bandy s'apprête à perforer tous ses organes vitaux sans que personne ne s'en aperçoive. Pire, pense Gingras, avec son look Coco Channel, sa manucure et son beau visage, elle pourrait échapper à l'attention de n'importe quel fin limier après la découverte de son corps. Gingras essaie de crier à l'aide. C'est pareil comme dans ce foutu cauchemar qui a marqué son enfance : le monstre approche, mais absolument aucun son ne sort de sa bouche, tellement il est paralysé par la peur. Le faciès déformé de l'assassin australien ressemble à celle d'une gargouille animée et assoiffée de sang. Bandy-Bandy a un tatou sur le sein gauche, un animal à sang froid, un serpent noir et blanc. Rogatien Gingras ferme les yeux. Il entame le Pater Noster, espérant le terminer avant d'expirer. Une cinquième détonation le pousse à réouvrir un oeil. 

- Gargarine ! crie Prospérine. 
- Dépose doucement cette arme et recule de cinq pas ! ordonne un policier en civil à l'adolescent. 
- Vous aviez promis qu'aucun étranger ne serait blessé, braille Megan Morales, inconsolable. 
- Ils commencent à massacrer la presse ! hurle un alarmiste. 
- Y ont tué une Blanche ! ajoute un pêcheur. 
- Sauve qui peut ! fait un charpentier. 
- Ils ont des pneus et de la thérébenthine ! rajoute un peintre en bâtiment. 
- Qu'est-ce qui se passe, s'inquiète Vidal Gascon, incapable d'y voir que dalle, qui nous tire dessus exactement ?
- Gargarine a abattu la salope qui nous a tabassé, l'informe Balthazar. 
- Bien bon pour elle, fait Agénor. Give me five ! Ça lui apprendra à cette traînée de s'attaquer à des gens protégés par des fétiches de Guinée comme nous. 
- Qu'as-tu fais à ton âme, Gargarine ? soupire Prospérine de Grâce. 
- Elle respire toujours, constate Rogatien Gingras, visiblement en état de choc. 
- Otez-lui sa chemise et son soutien-gorge, conseille Vidal Gascon, je connais toutes les techniques de massage cardio-respiratoire. 
- Pourquoi le soutien-gorge ? fait Balthazar. 
- Sacré pervers de Vidal, il veut en profiter pour lui palper les seins, dénonce Agénor. 
- Espèce de nécrophile ! accuse Balthazar. 
- Somnophile, corrige Agénor. Cette vipère est toujours en vie. 


21g Les Retrouvailles 

À quelques coins de rues du tumulte, les employés de la Mission Baptiste du Calvaire poursuivent leur travail malgré le désordre, grâce à cette discipline de fer que leur a inculquée Immaculée Lamisère, la directrice de l'organisation. Des forces policières issues des cinq continents cernent et occupent l'établissement. Personne ne peut entrer ou sortir de l'édifice sans la permission de l'état-major de la MINUSTAH, du délégué départemental en personne ou d'un membre du cabinet présidentiel de Martelly. La nouvelle rumeur en ville prétend que les autorités ont finalement réussi à mettre le grappin sur l'insaisissable Moïse Berri. L'agitation est à son comble dans tous les recoins de la bâtisse. La nervosité des salariés et des bénévoles est manifeste. Tous sont sur leurs gardes. 

Marvel Saint-Hilien se tient tout près de l'escalier de secours. Le responsable de la sécurité de l'ONG semble gérer une crise d'anxiété. Ses yeux sont hagards, ses lèvres gercées et des coulées de sueurs ont séché sur son visage émacié. Il est convaincu d'avoir été dénoncé. Ces terrains dans le nord du pays ne sont pas à mon nom, se répète-t-il. Ma femme trouvera bien un alibi pour expliquer l'origine de ses obligations américaines contrefaites. Miss Mangrove, habituellement d'un calme légendaire, se ronge les ongles et grince inconsciemment des dents en attendant l'effet escompté de son puissant somnifère. La doyenne du secrétariat a récemment transféré la totalité des informations contenues dans l'ordinateur principal des archives médicales sur une clé USB qu'elle a ensuite avalé. Ainsi, tel que convenu en échange de l'obtention de son visa de résident temporaire canadien, l'hématogramme complet, tout comme les radiographies dentaires et pulmonaires de Rogatien Gingras demeureront à jamais dans l'obscurité en compagnie de la véritable identité de Moïse Berri. Magdalène Richard fait les cent pas entre le vestibule et la toilettes des dames. Elle attend une autorisation écrite pour quitter les lieux. La chef-infirmière n'a pas dormi depuis deux jours. L'unique preuve de son implication dans cette affaire de trafic de sang et de cadavres se trouvent entre les mains de Moïse Berri. Ce dernier la trahira-t-il ? Rogatien Gingras soutient dans le courriel qu'il lui a fait parvenir il y a quelques minutes de ne plus s'en faire. Tous les échantillons de sang qu'elle a introduit en République Dominicaine au cours de la dernière année étaient en fait constitués de sirop de maïs et de colorants alimentaires. Tous les cercueils qu'elle a fait entrer illégalement en Uruguay contenaient des mannequins de vitrine remplis de sable. Aucune dépouille n'a jamais véritablement disparu de la morgue municipale afin de servir de conteneur pour transporter de la drogue. Dissimulée derrière les caisses de lait en poudre et de sacs de solution saline, la diététiste Christine Fauteux considère qu'elle n'a plus rien à se reprocher. Le passé ne peut être altéré, se répète-t-elle. Elle a payé pour son crime et obtenu son pardon. Son mode de vie et ses préférences sexuelles sont des choix personnels. Ce fameux vidéo la montrant en pleine séance de BDSM au cours d'une fête privée n'a jamais quitté le bureau du procureur. Moïse Berri a donc menti au sujet de ces photos compromettantes qu'il disait posséder. Elle ne le craint donc plus. Au fait, plus personne ne lui fait peur. Si ces policiers ont le malheur de la pousser à bout, ils auront tous droit à un morceau de sa tourtière sans l'antidote pour la digérer. Gabriel Nuscrite et Joe-Jean Adam sont somnolents et souriants comme deux gamins espiègles qui ont quelque chose sur la conscience. Le pharmacien et le chef-comptable de l'ONG longent les murs, complètement défoncés aux opiacés. Nuscrite ne tente même plus de comprendre ce qui se passe. Il vient d'apprendre par téléphone que ses multiples chargements de stupéfiants vers les États-Unis étaient essentiellement constitués de jouets pour enfants destinés aux hôpitaux de la région de San Diego. Son nom aurait même été soumis aux producteurs du prochain gala annuel des héros méconnus du réseau CNN. Joe-Jean Adam nage lui aussi en plein mystère. Il se croyait coupable de négligence criminelle et de non-assistance à personne en détresse jusqu'à ce qu'il ouvre ce cercueil artisanal oublié dans l'entrepôt à l'aide d'un pied-de-biche. Tout compte fait, Moïse Berri ne lui voulait aucun mal, ce farceur ne faisait que jouer avec ses nerfs et son ciboulot. 

Immaculée Lamisère s'est enfermée dans la buanderie avec un invité qu'elle n'a présenté à personne. L'électricien Reggie Gladu et la docteure Lola Sauvegarde gèrent donc la mission et accueillent les autorités en son nom. Tous deux paraissent quiets, à l'aise et en paix avec eux-mêmes. Reggie Gladu et Lola Sauvegarde ont récemment eu la confirmation, de la part de Moïse Berri, que leurs nombreuses erreurs du passé ne ressurgiraient plus jamais. Ils s'entretiennent avec Saintenoy, un inspecteur belge sosie du père Noël, flanqué d'une escorte policière locale. Saintenoy insiste pour que Réal Couture lui soit livrer sur-le-champ. 

- Il est à la réanimation, indique Reggie Gladu, les gens de l'ambassade canadienne sont déjà sur place. Soyez rassuré, il se porte à merveille. C'est son ami, Oscar, qui est mal en point. Il a échappé de justesse à un troupeau de lyncheurs enragés. Cinq minutes sans oxygène, une corde autour du cou, les dommages causés à sa colonne vertébrale après la chute, l'émotion... vous n'avez sûrement pas besoin d'un dessin. 
- Fât' bon saing ! qu'est-ce qu'y lui veulent à mon prisonnier ? 
- Le ramener chez lui. Couture vient d'apprendre de son agent qu'il est devenu riche comme Crésus. La Fondation Zanmi d'Haïti aurait déposé une tonne d'argent dans son compte bancaire. Dorénavant, quand il se fera appelé Millionnaire, il ne s'agira plus d'un simple surnom. 
- Je ne vous suis pas, docteur. L'homme dont je vous parle est Réal Couture, le pédophile international. 
- Je vous parle moi aussi de Couture, inspecteur. Philanthrope, j'étais au courant de ses activités, mais pédophile, ça ne lui ressemble pas vraiment. Ils sont au troisième, lit numéro quatre. À moins que le personnel de l'ambassade l'ait déjà évacué, c'est là que vous trouverez votre homme. Laissez-moi vous trouvez un brancardier pour vous guider. 
- Qu'est-ce que l'ambassade vient faire là-dedans, se demande Saintenoy, pourquoi y m'ont pas alerté ? 
- Secret national, intervient Lola, c'est ce qu'ils nous ont balancé. Et d'après ce que nous avons compris, le ministre des Affaires étrangères canadiennes en personne doit rencontrer Couture dès son atterrissage à Miami, puis l'accompagner vers Ottawa pour un briefing avec le Premier Ministre avant de rentrer chez lui à Rimnouski. 

Cyril Lavache hante aussi l'unité fraîchement rénovées des soins intensifs du dispensaire de la Mission Baptiste du Calvaire, transformée en polyclinique à la faveur de la Fondation Zanmi d'Haïti. La fille du cordonnier de Mizérikod se porte beaucoup mieux. Violette occupe le lit numéro deux. Ses signes vitaux sont stables. L'enfant survivra. Né six semaines trop tôt, la petite quittera bientôt pour un centre de néonatalogie de Cuba, gracieuseté de l'ambassade du Canada. Cyril retire son masque chirurgical afin d'être reconnu de Rondall Jérémie, allongé à plat ventre sur le lit numéro trois. Le présumé violeur en série de Mizérikod est incapable de se défendre dans cette position. Le travail que Cyril compte effectuer sur le vendeur de riz en l'absence de témoins et de caméra de surveillance sera un curieux mélange de médecine traumatique et de magie noire. Cyril n'a aucune expérience en sorcellerie et ignore les effets de ces diverses potions malodorantes qu'il s'est procuré chez Pantaléon Michelet. Il aura donc besoin de la collaboration de Rondall Jérémie pour que son opération de zombification soit menée correctement. Trois pieds plus loin dans le lit voisin, le lit numéro un, Pamphile Dutervil, alias Doudou le cuisinier, dort sur une chaise installée près de sa femme. Se faire prendre au lit avec un inconnu par son mari légalement mort a provoqué une augmentation soudaine de la pression artérielle de Mélissandre Présumé, ce qui aurait causé cet accident vasculaire cérébral qui l'a plongée dans ce coma léger. Le dernier lit du département de réanimation est vacant, mais le personnel infirmier attend une patiente, une journaliste de l'étranger avec une balle logée dans sa rate. Selon la rumeur, Bridget de Vries aurait été victime d'un attentat perpétré par des mutins de la PNH qui revendiquent une portion plus importante des retombées économiques de la manne pétrolière. Les employés de la cafétéria et de l'entretien ménager maintiennent que le pistolet utilisé pour flinguer la pauvre dame appartiendrait à un policier, et que le projectile serait du même calibre que celui utilisé vendredi matin dans la tentative de meurtre visant Rondall Jérémie, le vendeur de riz. Pyram Malvenu et son père, le commissaire Yves-Arnold Malvoisin, étant tous deux introuvables, probablement enfuis du pays, l'aspect politique de ce crime devient encore plus évident pour eux, ainsi que pour les enquêteurs chargés de faire la lumière sur cette sale affaire. 

Deux étages plus bas, dans le local exigu du concierge de la Mission Baptiste du Calvaire, la directrice de l'organisme se remet lentement du saisissement causé par la visite inattendue de son père. La réaction émotive qu'a eu sa fille en l'apercevant a inquiété le révérend Sylvestre Lamisère. Le père d'Immaculée lui a conseillé d'avaler un calmant avant d'entendre les informations en sa possession. Elle a bien sûr refusé, trouvant ridicule cette idée. Le révérend a insisté. Immaculée a haussé le ton, rappelant à son père qu'elle vivait et travaillait ici à Mizérikod, que la moitié de la ville était littéralement enflammée depuis samedi, mais que tout cela ne l'avait pas empêché de profiter d'un sommeil réparateur pour autant. 

- D'abord, commençons par ceci, fait le révérend en tendant une carte d'appel de la compagnie Line Eve Enterprises à sa fille. 
- Elle est en plastique, constate Immaculée, je note la présence d'une puce électronique. 
- Made in Australia. Il s'agit d'un anagramme. Line Eve, made in Australia. MIA. 
- Aide-moi un peu, papa. Je te rappelle que cette commune est en crise. Une insurrection est en cours. La police occupe carrément la ville… il y a des bandits en liberté… des… oh ! Bon Dieu ! I am Eve Line… Je suis Evelyne. 
- Evelyne Laure Légitime est vivante, ma chérie. 
- Ha ! ha ! ha ! s'esclaffe Immaculée Lamisère. Je le savais depuis un moment, papa. C'est pour ça que tu voulais me faire gober une capsule de Vallium ? 
- Il y a plus. Qu'est-ce que tu penses de Rogatien Gingras, le propriétaire de cet immeuble, l'ancien dirigeant de l'ONG Rivière Espérance. 
- Y me dégoûte, tu le sais très bien. 
- Sa voix ? 
- Nasillarde, fausse, un peu efféminée et insupportable. Où veux-tu en venir ? 
- Evelyne est Rogatien Gingras, ma chérie. Elle a subit des traitements hormonaux et l'ablation de ses seins dans une clinique d'Outremont. Evelyne Laure a finalement décidé d'aller jusqu'au bout et de devenir l'homme qu'elle a toujours affirmé être à l'intérieur   sa tendre enfance. 
- Arrête !
- Sa famille ne lui parlait plus depuis le mariage de son idiot de cousin. Son éloignement n'a donc causé aucune surprise et sa disparition n'a semblé inquiéter personne sinon le chien de Déodas-Démosthène. Bien avant le décès de son oncle, Sixte, dès l'annonce du cancer, Evelyne s'est sentie obligée de prendre les choses en mains afin d'éviter que les frères Dondedieu et Donduciel Légitime ne dilapident toute la fortune familiale sans réaliser le rêve de leur père. Evelyne a usurpé l'identité d'un canadien décédé nommé Rogatien Gingras, et elle est venue ici en Haïti pour surveiller les manoeuvres de reconstruction de près. Elle a obtenu le titre d'exécuteur testamentaire de Sixte-Osmer Légitime grâce à son père, qui comptait sur elle pour l'aider à pomper tout l'argent des coffres de la Fondation Zanmi d'Haïti vers son compte Suisse. Mais Evelyne avait d'autres projets en tête. 
- Doux Jésus ! J'ai voté oui pour mettre un contrat sur ce salaud de Gingras. J'allais faire assassiner ma meilleure amie, ma petite soeur chérie. Une chance que ces canailles sont des incapables sans expérience. 
- Ça ne s'arrête pas là. Ce Moïse Berri qui te protège justement comme sa petite soeur depuis des années, le président de la Fondation… Assieds-toi. 
- Nooon ! 
- Evelyne est Rogatien Gingras, Rogatien Gingras est Moïse Berri. Un peu d'eau froide pour entendre la suite ? 
- Balance-moi la suite pendant que je suis encore consciente. 
- Y a de ça deux ou trois ans, Achille-Hector a commis un crime d'une cruauté inimaginable. Il a volé tout l'argent d'un chrétien de l'Arizona, une somme vertigineuse gagnée à la loterie. Pire, en plus de ruiner cet homme, il a organisé le kidnapping et l'expulsion de ce malheureux des États-Unis. Du jour au lendemain, Pedro Francisco Maria Alvarez est parti de multimillionnaire de Phoenix à sans domicile fixe en République Dominicaine. 
- Ça ressemble beaucoup plus à ce que son frère Ulysse-Hercule serait capable de faire. Y me semble que c'est lui qui a hérité du gène démoniaque. 
- Achille-Hector était mon homme de confiance, droit, honnête, semant l'amour autour de lui comme un apôtre et donnant de sa personne au point de s'oublier. Cette histoire de Powerball a éclaté, et c'est comme si Achille était devenu cinglé. Le FBI et des agents mexicains et dominicains viennent tout juste de libérer Alvarez d'un camp de travail, une sucrière importantes dans les environs de Dajabón. J'ai participé à son sauvetage en quelque sorte, mais c'est Evelyne qui a tout organisé. 
- Quel rôle as-tu joué dans cette affaire, Papa, tu parles comme un personnage de John le Carré ? 
- Je me suis mis à blanchir de l'argent subtilisé de la caisse de la congrégation de Camden dans un casino d'Atlantic City. J'ai établi un certain nombres de contacts, guidé par Evelyne. J'ai aussi accepté de participer à une fausse opération d'importation de drogues sous les hospices de la DEA afin qu'ils mettent la main au collet d'un certain Arcadio Enrique Jesus Mendes. Moïse Berri… pardon, Evelyne Laure gérait absolument tout à partir du bout du monde. Les choses ont plus ou moins mal tourné par contre, plusieurs associés de Mendes se sont échappés après avoir blessés des agents fédéraux dans le port de Nassau. Mendes figure dans le top trente des fugitifs les plus recherchés par les États-Unis. Ironiquement, Moïse Berri est bon trente et unième, mais comme il n'existe pas… 
- Qu'est-ce qui est arrivé avec l'argent de ce monsieur Alvarez ? 
- Nous devenons responsables de la moitié restante, Achille-Hector s'étant grassement servi à coups de prélèvements de centaine de milliers de dollars par mois. 
- Tu as bien dit, nous ? 
- Evelyne, toi, la Mission, la Fondation et moi. J'ai deux bouteilles d'eau dans mon sac. Tu m'as l'air pas mal ébranlée et un peu déshydratée. 
- Non, non, ça ira. Ouf ! Et on parle de combien d'argent en tout, Papa ?
- Soixante-sept millions de dollars américains, Choupette. 
- La bouteille d'eau serait la bienvenue maintenant. Mais si tu m'annonces que le pétrole se trouve exactement sous la maison de grand-maman, je… 
- Cette histoire de pétrole me paraît louche. Nous n'en aurons d'ailleurs pas besoin. Grâce aux manigances d'Evelyne Laure, nous devenons les gestionnaires officiels de l'héritage de Sixte-Osmer Légitime. Nous parlerons de la somme que cela représente quand tu redescendras sur terre. 

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