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Reporters Sans Limites
L'église Notre-Dame-des-Sept-Douleurs vibrent sous les cris et les acclamations d'une foule partisane. L'édifice est tellement bondée que des enceintes acoustiques ont été installées sur son porche d'antrée afin de satisfaire la multitude curieuse cantonnée à l'extérieur. Les gens veulent savoir ce qui se passe avec cette histoire de pétrole et de terres rares supposée faire d'eux des rentiers heureux et sans soucis pour le reste de leur vie. Ils exigent dorénavant d'être informés en temps réel des moindres développements. L'ère de la transparence a sonné, lit-on sur des affiches en papiers, les tractations obscures derrière les rideaux ne seront plus tolérées. Au premier signe d'hypocrisie ou de duplicité des nouveaux élus, la horde menace de mettre le feu à tout ce qui est inflammable, matériaux, idées préconçues et humains inclus.
Victor Gourdet porte fièrement une écharpe en tissu avec le mot : «Majistra » inscrit au crayon feutre. C'est un coup d'état municipal sans violence, les anciens représentants du peuple étant encore introuvables, mais toujours recherchés pour fins de bastonnade. Rico Mars voulait s'occuper du trésor et des finances communales, secondé de Tit Évasion. Victor les a plutôt désignés maires-adjoints par mesure de prévention, aussi loin que possible du coffre-fort de la ville et de toute tentation. Pour signaler à tous le sérieux de leurs nouvelles fonctions, Rico Mars et Tit Évasion exigent dorénavant de se faire interpeller par leurs noms de baptême par solidarité pour leur famille. Les gens voient par contre cette initiative d'un très mauvais oeil. Très peu de gens comprennent l'allusion, mais on entend murmurer que dsns le film Young Guns, Pat Garrett traquait Billy the Kid, pas William Henry McCarty.
Youssef Cohen-Abitbol regrette maintenant de s'être embarqué dans cette aventure insensée. Parce qu'il a déjà été juif pratiquant, Victor Gourdet lui a pratiquement imposé la gestion des deniers publics et la planification générale en le nommant secrétaire et porte-parole officiel de la mairie avec accès illimité à la chambre forte. Le nouveau maître de la commune et ses conseillers ont tous l'air d'avoir un peu trop bu, mais Youssef semble plus détendu que les autres survivants de la fusillade survenue dans la tente de Jones Brooklyn. Un coup de téléphone à Tel-Aviv lui a enlevé un poids énorme sur la conscience. Sa famille se porte à merveille. Un rabbin sorti du néant, un certain Moshe Berryman, est venu ce matin leur délivrer des chèques certifiées totalisant une somme avoisinant les trois millions d'euros. Sa femme, ses deux filles, ses parents et même son chien ont eu droit à des excuses pour les inquiétudes causées par les mésaventures de Youssef en Haïti. De plus, le vrai passeport de ce dernier se trouve désormais en lieu sûr à l'ambassade canadienne de Port-au-Prince. Il est donc libre de quitter le pays pour aller rejoindre les siens quand bon lui semblera.
Des criminels de carrière activement traqués, ainsi que des prisonniers en cavale depuis fort longtemps, forment une barrière solide entre le nouveau conseil municipal autoproclamé et des journalistes issus de partout sur le globe. Ce sont là les gardes du corps principaux de la nouvelle administration. Le père Romuald et Youssef animent la période des questions qui fait suite au discours éthylique de Victor l'Hexagone. La priorité est donnée aux chaînes d'informations à gros budget d'envergure internationale, mais une place est laissée à la couverture locale et aux médias indépendants afin d'éviter de se voir apposer l'étiquette de snob.
- Deidre-Anke Gifford-Thompson, CNN International, fait une journaliste avec des lunettes aux verres épais, peignée et vêtue comme une écolière audacieuse, trappée dans un corps d'adulte. Quels sont vos priorités concernant la manne pétrolière anticipée ? demande la correspondante américaine dans un français impeccable. Comptez-vous joindre l'OPEP ou conserver votre autonomie le temps de vous familiariser avec les règles et les fluctuations du marché ?
- Avant de prendre ce genre de décisions capitales que nous pourrions, à la limite, classifier comme vitales, répond le nouveau maire de la ville, mon cabinet désire mettre un peu d'ordre dans la gestion des bons du pétrole émis par le citoyen Elzéar Jean Floral Pavlov Michelet ; fidèle porte-parole et délégué du peuple. Nous devons aussi trouver un terrain d'entente avec le gouvernement central qui, aux dernières nouvelles, nous considérait comme des séparatistes d'allégeance communiste ayant de possibles liens avec des cellules terroristes anti-américaines. Le président Martelly et les élus de Port-au-Prince doivent comprendre que s'ils fourrent leur nez dans nos affaires, les gens de Mizérikod voteront sans hésiter pour l'indépendance lors du référendum prévu pour mercredi prochain au plus tard. Nous créerons un micro-état, semblable au Vatican, Monaco, le Liechtenstein, Barhein ou Saint-Marin, mais nous formerons une nation puissante, avec sa propre armée, le droit de battre monnaie, un programme spatial révolutionnaire qui aura pour objectif un amarissage réussi avant les Américains, des Olympiques et une Coupe du Monde FIFA avant 2040, ainsi qu'un carnaval de vingt-huit jours en février, mois de l'Histoire des Noirs.
- Avez-vous rencontré un psychiatre compétent depuis le tremblement de terre de janvier 2010, monsieur le maire ?
- Le maire Gourdet ne répondra pas à cette question, intervient Youssef Cohen-Abitbol. Vous croyez les diplômés en psychiatrie en excès par ici ? Nous ne sommes pas à Vienne, madame. Au suivant !
- Carole-Anne Brabant, de l'agence Reuters. Nos sources font mention de l'arrivée imminente d'un vérificateur ou auditeur général Canadien dans la région, chargé de mener une inquisition appropriée sur l'affaire Moïse Berri. La Cour de Cassation donnera-t-il à ce contrôleur le pouvoir d'inculper les suspects ?
- Pourquoi vous refusez de parler des choses que je connais, dites-moi ? se plaint Victor Gourdet. On m'a dit que cette histoire de contrôleur général se classait dans la catégorie des légendes urbaines. Toutefois, si ce fameux vérificateur existe ailleurs que dans votre tête et dans celles de mes concitoyens, qu'il vienne vérifier, cet emmerdeur de mes deux, je n'ai aucun problème avec ça, à chacun son métier. Par contre, ça me surprendrait beaucoup que Moïse Berri et ses complices attendent qu'il se manifeste avant de mettre les voiles.
- Suivant ! crie Youssef avec un certain plaisir.
- D'où vient cette bosse sur votre front, demande un citoyen concerné au maire ? Auriez-vous été agressé ? Seriez-vous tombé ?Êtes-vous en sécurité ou forcé de tenir ce rôle de révolutionnaire insensé ?
- C'est pas de vos oignons, répond le premier magistrat. Vous avez bien un furoncle horripilant sur le bout du menton, est-ce que je vous emmerde avec ?
- Le côté gauche de votre corps semble paralysé, monsieur le maire, lance un journaliste local indépendant sans avoir été désigné, est-ce une façon de communiquer à vos ennemis que votre sorcellerie d'origine ouest-africaine surpasse de loin leur magie à la sauce Las Vegas ?
- Ne prenez même pas la peine de répondre, conseille Youssef, ce guignol type fait partie de la Bande à Vidal Gascon.
- Vous, indique le père Romuald en pointant une jeune femme qui porte une mini-jupe et un haut de maillot de bain. Même vêtue de la sorte, la demoiselle dégouline de sueur à cause de la chaleur suffocante. Vous représentez quelle station ?
- Megan Morales, correspondante du Washington Post.
- Ça existe toujours, cet espèce de chiffon qui tache les doigts ? demande le curé avec dédain. Les nouvelles sont gratuites sur Internet, je vous rappelle. Allez, posez-la votre question, mais après, disparaissez hors de ma vue, allez vous mettre quelque chose sur le dos.
- Vous demandez au président Obama de mettre sa campagne électorale de côté trente-trois heures avant la dépouille du scrutin pour venir vous rencontrer afin de signer un accord de libre-échange. Nous savons tous que Michaëlle Jean, l'ancienne gouverneure-générale du Canada et envoyée spéciale de l'Unesco, native d'Haïti, visitera bientôt le pays. Ce rapprochement avec Washington est-il une façon de lancer un message clair concernant votre indépendance énergétique au premier ministre canadien, Stephen Harper ?
- Pas du tout, ma petite dame, l'interrompt Victor Gourdet, je voulais juste rencontrer Michelle. Je suis amoureux de la Première Dame des États-Unis. Voilà, je l'ai dit. Passons à autre chose. Et le curé a raison, mademoiselle Morales, vos seins sont troublants. Allez vous donc vous habiller, c'est tout plein de prédateurs en liberté dans les parages. Pour ceux qui sont intéressés, poursuit le maire, le support d'Obama ne suffit pas, il me faut celui de toute la communauté internationale. J'exige que tous les dirigeants du G20 soient mis au courant de notre situation afin de prévenir le génocide planifié par les Nations Unis. Ils veulent répéter le carnage du Rwanda en zigouillant tous les Haïtiens pour venger la déconfiture de Rochambeau. Si les caméras sont braqués sur nous, il se garderont une petite gêne essentielle à notre survie. Le pétrole et les terres rares sont à nous. Nous voulons garder notre souveraineté et être les seuls à décider de qui peut creuser, qui peut pomper et qui peut sortir d'ici avec nos produits.
- Vive le maire Gourdet ! hurle le père Romuald.
- L'Hexagone, maire à vie ! répond l'assistance.
- Victor pour président !
- Vous, avec le chapeau, signale le père Romuald.
- Ce n'est pas un chapeau, répond le reporter, clairement insulté. Bilal Saqr, pour Al Jazeera. Monsieur le maire, vous prétendez que l'ancien conseil municipal était corrompu. Quels seront les moyens pris par votre administration pour assurer une meilleure gestion des fonds publics et quels moyens comptez-vous prendre pour maintenir la transparence dans vos relations avec l'élite, les multinationales et la population locale ?
- Qu'on se le tienne pour dit, je n'ai absolument aucune expérience en management. Mon journal a toujours fonctionné dans le rouge. C'est ma femme qui s'occupait du budget familial. Depuis que je vis seul, je survis grâce à des emprunts parce que je dépense trop. Que voulez-vous ? je n'ai aucun sens de l'organisation. Mais en ai-je vraiment besoin pour diriger une ville, quand je sais que le Seigneur est mon guide et que mon conseiller personnel, le Père Romuald, est un futur cardinal ? La réponse est limpide. Pour ce qui est de la transparence, connaissez-vous une institution qui l'est plus que l'Église Catholique ? Conclusion, Mizérikod n'a jamais été entre si bonnes mains. Les escrocs qui siégeaient à l'Hôtel de Ville se sont exilés en Afrique, d'après le bruit qui court. Leurs serviteurs et associés laissés derrière seront bientôt arrêtés, jugés et exécutés pour leurs crimes. La potence est déjà installée, Place Charlemagne-Péralte. Et paraît-il qu'elle ne chôme pas cette machine à supprimer.
- Emprisonnés, corrige rapidement Rico Mars, le maire a voulu dire emprisonnés, pas exécutés... après avoir été jugés bien entendu.
- La loi et l'ordre seront respectés, ajoute DJ Tit Évasion avec fermeté.
- Vous, la blonde avec les lunettes de soleil et les cheveux qui défient la gravité, pointe Youssef Cohen-Abitbol.
- Bridget De Vries, La Libre Belgique. Allons droit au but, monsieur le maire. Où se trouve le pédophile ? Essayez-vous de le protéger pour des raisons personnelles ?
- Écoutez, mademoiselle, ça fait dix fois qu'on vous répète que cette histoire a été créée de toutes pièces, répond Youssef à la place du maire Victor Gourdet. Vous êtes bien coquette, ma chère, avec vos allures de ballerine, les talons hauts, vos bijoux en pierres naturelles et la petite bourse de starlette, mais vous commencez vraiment à nous marcher sur les testicules. C'est une idée à moi, cette histoire de pédophilie, un leurre pour inciter la presse internationale à s'intéresser au sort des habitants de cette commune. Comme nous l'expliquions au correspondant du Jerusalem Post tout à l'heure, pendant que vous ronfliez, je présume, trois acteurs ont joué le rôle de Moïse Berri cette année : un type du Québec, un Lyonnais qu'y a quitté le bateau bien avant nous, et un juif Marocain. Le juif, c'est moi. Je ne le laisse pas transparaître, mais je suis tellement traumatisé par mon expérience de prisonnier politique que je me sens obligé de participer activement à ce bouleversement social, que je crois d'ailleurs voué à l'échec. Mais dès que j'arrête de m'impliquer, j'ai l'impression que mon coeur va cesser de battre et que ma tête va exploser. Je me ferai soigner plus tard. Pour l'instant, je dois demeurer occupé. Je ne renie plus ma religion et Israël, prenez ça en note entre des guillemets. Tout est réglé de ce côté, ma femme a gagné le gros lot et Victor m'a donné un cours d'histoire, alors longue vie au Knesset. Le Québécois, voyez-vous, je ne le connais pas. Je ne l'ai vu qu'une seule fois, mais je vous jure qu'il ne dirigeait pas un réseau de pervers. Cet homme a souffert encore plus que moi. Il lui aurait fallu beaucoup de temps libre pour nourrir son vice. C'est un luxe qu'il n'avait pas. Il vivait comme un animal piégé, reclus et sans accès à la technologie. Bon, vous avez obtenu la réponse à votre question, mademoiselle De Vries. Si vous continuez à nous harceler avec vos insinuations, nous vous ferons expulser de l'église comme miss Morales à la grosse poitrine.
- Quand la censure commence, fait la journaliste, ça ouvre grand la porte à la dictature.
- Je vous avais avertie, blondinette. Foutez-la dehors, les gars ! Non, mais, merde, c'est le trop plein de cire dans ses oreilles ou elle a été fabriquée en laboratoire pour nous les casser ? Bon, vous, avec la chemise à fleurs, indique Youssef, vous êtes local ou Américain ?
- Jean-Denis Trigant, Haïti Libre.
- Faites gaffe à ce que vous nous demandez, avertit le maire Gourdet. La liberté d'expression s'arrête là où vous commencez à nous faire chier.
- Ma question ne concerne pas vos manigances ou tout ce cirque, monsieur le maire. Moi, tout ce qui m'intéresse, ce sont les cloches du clocher de l'église.
- Pardon ?
- Je sais. Par où commencer ? J'ai investi toutes mes économies dans la fonderie de mon cousin, Virgile Jean-Pierre, le Grimaud, pour les intimes, y a de ça un an et deux mois, seulement pour découvrir six mois plus tard que son entreprise était une invention de son esprit troublé. Maintenant, j'ai appris que ces cloches avaient finalement été coulées, grâce à la détermination et à la grande piété d'un cercle de paroissiens intègres. Mes cloches ont par contre été délivrées par inadvertance à la mauvaise adresse. Je suis tout un chrétien, monsieur le maire, plein de Jésus-Marie-Joseph et de Saint-Esprit à l'intérieur. J'adore donner, mais ces cloches ne sont pas gratuites, elles m'ont coûté plusieurs tracteurs et un boeuf que j'affectionnais beaucoup. La nouvelle administration peut-elle me garantir un dédommagement financier et une indemnisation pour préjudice financier, moral et émotionnel ?
- Mais c'est complètement irréel. Dites-moi que ce con est une illusion. Vous espérez un dédommagement, hein ? Reposez-moi cette question quand les caméras et les étrangers auront tous quitté, monsieur Trigant. Vous méritez une réponse aussi frappante et aussi brutale que votre interogation, ajoute le maire Gourdet avec une once de colère dans la voix. Comme si nous n'avions pas plus important à régler que vos problèmes de cloches et de clochers. Vous croyez que cette réunion est une association de gens déterminés à faire de la perte de temps un sport national, c'est ça ? Je prends votre nom en note, Jean-Denis Trigant, espèce d'inconséquent. Lorsque je cognerez vos sales dents, soyez certain que je porterai des gants.
- Vous ne devriez pas parler comme ça à un futur électeur, monsieur le maire.
- Vous ne seriez pas plutôt un espion du sénateur Fleurant ? fait Tit Évasion en dévisageant le journaliste.
- Il correspond à la description, dit Rico Mars, hostile.
- De quelle description vous parlez ? demande Youssef.
- Je ne sais pas. La forme de son crâne me dit que quelque chose n'est pas réglo avec ce zigoto. C'est bien votre vrai nom, ça, Trigant, vous traînez des preuves d'identités sur vous pour le prouver ?
- Laissez-moi sortir d'ici, se met brusquement à hurler le reporter d'Haïti Libre. Poussez-vous de mon chemin ! Laissez-moi passer, au secours, à moé !
- Qu'est-ce qui lui prend ? demande Rico Mars à Tit Évasion. J'allais les lui remettre ses foutus papiers, pas les enfoncer dans un déchiqueteur.
- C'est George Doublevé qui lui a foutu la frousse. Je l'ai vu lui tirer sa langue noircie par la réglisse et lui montrer des cartes de tarot à distance. Ce journaliste vient du coin où on a accusé George de profanation de dépouilles humaines.
- Attend, DJ, George-William Osmond-Feraille est ici et en liberté ?
- Il n'est pas seul. Entre la statue de Saint-Joseph et l'eau bénite, à sa droite, c'est Jason, le braqueur de banque à la tronçonneuse de Port-de-Paix. En attendant d'avoir le contrôle sur la police, Victor a recruté toute la racaille brindezingue disponible pour assurer notre sécurité.
- Tu trouves ça prudent, toi ?
- Comme tu vois, personne n'ose s'attaquer physiquement à nous.
- Malheureusement, mesdames, messieurs, la séance doit être levé, le maire est exténué, décide Youssef Cohen-Abitbol. C'est son premier jour en poste, vous comprenez ? Alors, deux autres questions et on ferme boutique pour bouffer. Vous, avec la casquette de TVA et le drapeau Fleur de Lys croisé, vous devriez vous tenir à l'ombre avant de cuire comme une galette. Votre peau n'est pas faite pour survivre au soleil. Vous êtes disponible sur le câble à Ottawa, pas vrai ? D'accord, la dame de TVA, puis on termine avec TV5 Guadeloupe pour considérer que toute la France est couverte.
- Puis-je poser une dernière question au sujet de l'homme de Rimouski ?
- Allez-y, mais soyez bref.
- J'aimerais une réponse du porte-parole de la mairie ; le monsieur qui se dit juif. Ariane Guerrier pour TVA Nouvelles et le magazine 7 Jours. Avant que tout ne s'effondre sur lui, Réal Couture était un comédien inconnu au Québec. Son compte Facebook doit maintenant être géré par une équipe que son agent a mis sur pied. Cet homme, qui était jusqu'à tout récemment porté disparu, nous a parlé d'un livre et d'un projet de film sur le périple de son protégé, avec Roy Dupuis dans le rôle titre et Marc-André Grondin pour l'interpréter, jeune. Planifiez-vous de retravailler avec Réal Couture sur un de ces projets ?
- Vous suivez une diète aux champignons magiques ou tout le monde est sur le LSD ici ? Je n'ai jamais travaillé avec ce type, ma petite dame. Tout ce que je faisais durant cette période de tribulation, c'était dormir, espérer et survivre. Je ne crois pas que vous saisissiez d'où nous venons. Y avait rien de normal dans notre quotidien. Quand je dis qu'on nous a engagés en tant qu'acteurs, c'était pour faire et dire ce qu'ils nous ordonnaient ou de se faire exécuter sur-le-champ.
- Nos sources mentionnent un homme bourré de talents que nous aimerions revoir au Québec et…
- Mais on s'en fout ! Cela n'avait rien à voir avec le talent ! Ouvrez grand vos oreilles rouges vifs pleines d'écailles. Notre contrat disait simplement : soyez Moïse Berri dans trois, deux, un, action ou mourrez. Cette menace faisait partie de notre vie, elle planait constamment sur nous comme un condor sur une carcasse. Six mois à nous demander à chaque soir si nous allions revoir le soleil se lever, et y se trouvent des gens sans scrupules prêts à se remplir les poches avec notre calvaire. Faites savoir à votre éditeur et à vos lecteurs qu'ils me dégoûtent, madame. Bon, le représentant de TV5 Guadeloupe et on ferme les vannes, tranche Youssef. Faites un effort, jeune homme, poser une question susceptible de nous intéresser ou qui soit passible de bien nous faire paraître.
- Peut-on aborder le sujet des armes de hautes technologies qui circulent librement dans la commune ? demande le reporter Guadeloupéen. Selon l'un de vos gardes du corps, qui a préféré garder l'anonymat, ses armes traînent entre les mains des mauvaises personnes. Des enfants auraient été vus en train de démonter un lance-roquettes en pleine rue. Quels gestes comptez-vous poser pour éviter que cette situation ne dégénère et ne se retourne contre vous ?
- Pour des raisons de sécurité municipale, notre plan d'action en cette matière doit demeurer secret, répond le maire.
- Pouvez-vous d'abord élaborer sur le trafic de drogue et les faux billets de banques qui ont envahi la commune ?
- Vous êtes qui, vous ? éclate DJ Évasion. Il en sait beaucoup, le cousin, vous trouvez pas, Victor ? Beaucoup plus que nous, je dirais. Y sont où ses billets contrefaits, l'amitié ?
- C'est sûrement un espion du sénateur Fleurant, dit Rico Mars.
- Il correspond à la description, fait Évasion.
- Quelle description ? s'interroge Youssef.
- Le maire compte-t-il me faire arrêter par ses évadés de prisons ou me faire donner une raclée en public par un de ses spadassins illettrés ? Vous parliez de changement tout à l'heure, sous-entendiez-vous par là une dérive vers le totalitarisme ?
- Cherchez-vous un job, jeune homme ? fait Victor Gourdet.
- Je suis bien traité par mon employeur.
- Je double votre salaire. Votre diction est extraordinaire. Vous me rappelez Victor Lanoux dans la peau d'Hamlet au Festival d'Avignon. Le temps passe si vite. Je fais de vous mon nouveau relationniste. Je vous souhaite la bienvenue à bord de la locomotive du changement. Votre nom ?
- Télésphore Magny, monsieur le maire, mais on ne m'achète pas si facilement. Si vous pensez pouvoir me museler...
- Je triple votre salaire et vous passez de mon côté. Vous poserez vos questions bien articulées à la française à mes adversaires politiques. Ils viendront nombreux et armés de plusieurs tactiques, attention !
- Va falloir que j'en discute avec ma femme, de retour chez moi à La Désirade.
- Dites-lui que c'est ici que se trouve le pétrole, elle vous suivra. Les femmes ont l'odorat pour les bonnes affaires.
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Le Condamné
Le Condamné
Oscar Perceval est amené poings liés dans le box des accusés pour satisfaire le peuple impatient d'assister à un lynchage classique que certains planifient de publier sur YouTube. L'ancien geôlier de la prison municipale sent le caca. Il a récemment eu très peur, cela se sent, cela se voit. La liste des délits auxquels Oscar doit répondre devant la cour est énumérée partiellement par le greffier, un habile fraudeur de Tiburon, le jury ayant déjà pris sa décision d'exécuter Oscar Perceval bien avant d'avoir entendu les détails de son inculpation. Le juge Castor Fridelin a interdit à l'avocat affecté à la cause d'Oscar Perceval de prendre la parole par respect pour ses victimes. Le verdict arrive donc promptement. Avant d'être pendu haut et court, le juge Castor Fridelin donne une minute chronométrée avec sa nouvelle montre à Oscar Perceval afin qu'il puisse exprimer ses derniers voeux. Tout condamné à mort, inhumain ou saint, a-t-il déclaré, en l'absence d'un notaire, d'une feuille de papier et d'un crayon, garde le droit constitutionnel de laisser au moins un testament oral à ses proches. Cependant, au lieu de se dépêcher pour dire à qui il lègue ses maigres biens en créole pour être compris de tous, Oscar Perceval se met à parler en français de Marseillais et en vers avec des mots de dix lettres issus des grands classiques littéraires et commence à se plaindre sur son sort avec un accent provençal à la Cyrano de Bergerac.
Le bourreau analphabète vient ramasser Oscar comme une poche de patates, insulté de ne rien comprendre du charabia d'Oscar, sans même attendre l'ordre d'exécution du juge. Quand il sent la corde serrer sa gorge, Oscar Perceval éclate pour de bon. Il se met à injurier tout le monde et à révéler des secrets bien gardés dans la communauté. Qui couche avec qui ; qui a volé quoi à qui ; qui a menti ; qui a voté pour Martelly ; qui compte Titide parmi ses amis ; où se cache l'or de Préval ; qui paye une hypothèque à Miami avec l'argent du trésor communal ; qui consomme de la chair humaine les soirs de pleine lune ; qui dévie les balles tirées vers Jean-Claude depuis son retour ; qui vit uniquement de la fraude ; qui fait semblant de prier un seul Dieu ; quel employé au service de l'état dépense comme le Roi Soleil l'argent des autres au début de chaque mois. Oscar Perceval dénonce ceux qui préparent le retour d'Aristide et de son armée nocturne secrète. Il nomme et donne aussi l'adresse postale de tous ceux qui prônent l'immunité totale pour Duvalier et l'arrêt de toutes les procédures judiciaires contre l'ancien dictateur à vie. Certains athées jouent en public au croyant, au catholique ou au protestant pour ne pas offenser ou perdre leurs clients, poursuit Oscar. Nombreux sont les charlatans qui se disent hougans ou guérisseurs moyennant la bonne somme en comptant.
Des gens qui n'ont pas encore été pointés du doigts par le geôlier deviennent passablement nerveux. Ils exigent l'accélération du processus de pendaison. Faites taire ce menteur, protestent les gens qui ont des choses à cacher. Le bourreau doit être son ami de coeur pour temporiser de la sorte, se plaignent-ils déjà. Oscar Perceval demande ultimement à Réal Couture, prochain sur la liste des accusés, de se souvenir de lui dans l'au-delà. L'ancien geôlier déclare à l'audience du tribunal que Réal Couture est un homme sans fautes, le seul et unique Moïse Berri, le bienfaiteur de Mizérikod. Quiconque touchera à un cheveux de ce combattant du chômage brûlera pour l'éternité dans les flammes de l'enfer.
Des coups de semonces détournent l'attention de la foule. Des policiers et des militaires de la MINUSTAH ont escaladé une barrière mal surveillée. Des journalistes et des caméramans les accompagnent. Le tribunal du peuple est déclaré illégal et inconstitutionnel. L'officier Scandinave responsable implore le jury de renverser sa décision et de mettre un terme à l'exécution. La planète a les yeux braqués sur Mizérikod par l'intermédiaire des lentilles de ces caméras, dit-il. Veulent-ils passer pour des guerriers Berserks envoûtés par Loki ou montrer que les Haïtiens sont des gens rationnels et intelligents qui respectent le droit ? Des murmures et des chuchotements se font entendre dans la cohue. Personne ne connaît de sorcier qui s'appelle Loki dans le coin, mais le militaire marque un point. Tout ça paraîtrait beaucoup mieux si le juge et les membres du jury n'étaient pas eux-mêmes des criminels ou si les plaidoiries se déroulaient entre quatre murs plutôt que dans un petit parc utilisé comme bed & breakfast, dépotoir et toilettes publiques.
Le juge Castor Fridelin se voit forcé de respecter la voix de la majorité grondante. Il ordonne donc la libération du condamné pour assurer sa propre sécurité. Mais en voulant tirer le prévenu de sa déplaisante position, avec le noeud autour du cou et tout, le bourreau éprouve un haut-le-coeur à cause de l'odeur désagréable que dégage Oscar. Il recule d'un geste brusque et glisse sur une flaque de liquide jaune sentant l'azote. Son pied droit vient décoincer le verrou en bois de la trappe de l'échafaud. Oscar Perceval tombe instantanément dans le vide, la corde toujours autour de la région cervicale. Tout le monde entend clairement un un bruit qui pourrait s'écrire : « Whip-Clac ! » ; suivi d'un très long « Oouggh ! » Tout le monde demeure bouche bée. On entend un papillon voler. Il s'agit manifestement d'un malheureux accident, tous en sont témoins, mais personne ne réalise l'urgence de couper l'assemblage de fils mortel pour libérer cet homme soudainement décoloré, la langue sortie et les yeux exorbités.
Oscar Perceval comprend durant cette pénible période d'asphyxie qu'il compte très peu d'amis en ce bas monde. Des minutes précieuses s'écoulent. Tous connaissent les risques de dommages cérébraux irréversibles lorsqu'un cerveau est privé d'oxygène, mais personne ne réagit. L'officier responsable regarde par terre puis dans les airs, ferment les yeux et se croisent les doigts, espérant que la corde se casse. Il voudrait bien envoyer ses hommes à la rescousse d'Oscar, mais ce serait les mettre en danger face à cette foule désorganisée. Les membres du jury attendent tous une intervention divine. Toutefois, ils croient tous en leur for intérieur que cet incident fâcheux fait partie de la destinée, que cette suite d'événements correspond à ce qu'on pourrait s'attendre du karma un peu sale d'Oscar Perceval.
Grâce à une montée d'adrénaline sans pareille, Réal Couture réussit à dénouer ses liens et court se porter au secours d'Oscar en train de suffoquer. Le Rimouskois se poste sous l'ancien gardien agonisant et ajuste ses pieds pendants sur ses épaules. Le bourreau, visiblement déçu du dénouement final, prend tout son temps pour couper l'épais cordage avec un petit couteau à cadre de plastique. Quand Oscar Perceval est finalement délivré, il respire toujours, mais difficilement, les yeux hagards, la bave à la bouche, le corps agité par des convulsions. Nul n'a besoin d'un diplôme en neurologie pour comprendre que le geôlier complètera désormais ses cubes Rubik avec moins de facilité. Environ cinq minutes cinquante-trois secondes se sont écoulées depuis le prononcé.
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La Crise d'Identité
Le 13 janvier 2010, Kennedy Fleurinor a été extrait in extremis des décombres d'un hôtel de Port-au-Prince par des secouristes cantonnais. Voulant dégourdir ses jambes ankylosées, il a insisté pour marcher jusqu'à l'ambulance malgré l'opposition féroce de tous les gens sensés sur place. À bout de forces au bout de quelques pas, victime d'un violent choc cardiogénique, Kennedy s'est évanoui, complètement déshydraté. Dans le chaos qui régnait alors, des volontaires zélés qui charriaient les cadavres dare-dare, cela afin de diminuer les risques d'épidémies, ont installé le rescapé sur leur brancard sans prendre la peine de palper sa carotide. Ils sont ensuite allés le précipiter vivant dans une fosse commune aux confins de la ville.
Kennedy Fleurinor s'est réveillé, la nuit tombée, couvert de macchabées et les membres inférieurs pratiquement paralysés. Il a bien sûr tenté d'appeler à l'aide, mais ceux qui l'ont entendu ont déguerpi sans demander leur reste. Kennedy a fini par s'extirper de cet amas de corps en putréfaction au bout de vingt-six heures d'effort intense. Le fils du maire de Mizérikod s'est remis à parler au bout de trois mois de thérapie dans une clinique spécialisée de Bâle sur le Rhin. Gravement atteint de claustrophobie depuis cette expérience, Kennedy ne tolère plus d'être enfermé dans un ascenseur, une voiture Smart ou n'importe quel endroit clos. Ce très désagréable séjour forcé de trente et une heures que lui a fait passer Burns Breton dans le sous-sol de ce salon funéraire de Montréal, au fond d'un cercueil étroit fraîchement vernis, l'a fortement ébranlé, peut-être de façon irréversible. Kennedy Fleurinor fixe l'horizon par la fenêtre de sa chambre de l'hôpital Royal-Victoria depuis trop longtemps pour qu'on puisse le croire amoureux du paysage. Il éclate sporadiquement d'un rire folâtre, pareil à un nourrisson qui ne se lasse jamais de revoir l'expression d'une personne qui lui fait des coucous en se cachant puis en se dévoilant le visage. Il applaudit ensuite chaudement un spectacle que lui seul semble voir, puis replonge dans une profonde apathie, son corps figé dans une position qui semble terriblement inconfortable pour l'observateur. Ses deux avant-bras sont plâtrés jusqu'aux coudes et les bouts de ses dix doigts affreusement mutilés. Il lui manque plusieurs dents et ses lèvres sont fissurées. Des infirmières babillardes postées à la réception du département de psychiatrie ont laissé filtrer que les selles de Kennedy contenait des copeaux de bois de merisier, du fil de polyester ciré ainsi que des mottes de coton. Le pauvre a décidément tout tenté pour sortir de cette caisse étroite, même de la manger. La police n'a rien pu soutirer de Kennedy Fleurinor. Gustave Amaury Quick et Philbert Hans-Orville Grosbois Sr. comprennent qu'ils ne sauront faire mieux. Ils doivent donc élaborer un plan B afin de poursuivre leur enquête.
Déodas-Démosthène Légitime, le patron de Kennedy Fleurinor, étant toujours détenu par l'appareil judiciaire à cause de ses liens évidents avec Burns Breton ; le notaire newyorkais, Grosbois, le financier bostonais, Quick et le mercenaire camerounais, Nji MBonjo partent à la recherche de l'avocat montréalais de monsieur Légitime.
Grosbois et Quick ont repris le contrôle de leurs finances depuis ce matin, tel que promis par Rogatien Gingras, mais ils supposent que le représentant légal de Déodas Légitime n'a pu être payé pour ses services à cause du gel des fonds bancaires de son protégé. En se faisant passer pour des clients importants cherchant conseils, auprès d'un groupe de défenseurs du Palais de justice de Montréal, ils retrouvent aisément le dit avocat dans un restaurant du Vieux-Montréal. Hans-Orville Grosbois Sr. et Amaury Quick attirent maître Bérubé-Castonguay à l'extérieur en s'affichant comme les répondants de Déodas-Démosthène Légitime, venus pour le rémunérer. Pendant ce temps, monsieur Nji Mbonjo court se cacher près d'un chantier de construction non loin de là.
À bord de la Lincoln immatriculée en Illinois prêtée par Gingras, Bérubé-Castonguay demeure plutôt concis et discret, question de confidentialité et de secret professionnel, mais il déroge au code de déontologie du barreau dès qu'il entend le mot bonus et aperçoit l'argent américain en liquide entre les mains de Philbert Hans-Orville Groisbois Sr.
- C'est ce monsieur Burns Breton qui aurait enfermé mon respectable client dans ce cercueil-là, après avoir obtenu de lui une lettre de procuration le rendant gestionnaire de ses terres et de ses entreprises en territoire haïtien. Sans s'en rendre compte, y aurait techniquement cédé tous ses biens à cet escroc-là. Monsieur Légitime a plaidé non coupable à des accusations de complot et de trafic d'armes à partir de l'infirmerie du centre de détention de Rivières-des-Prairies. Y souffrirait d'une inflammation de la vessie. On doit se représenter en cour jeudi si son état le permet.
- J'avais rendez-vous avec Burns Breton samedi, dit Grosbois, mais il ne s'est jamais présenté. Savez-vous où nous pouvons le trouver ?
- C'est pas lui qu'y faut retracer, mon ami. Selon mon honorable client, faudrait retrouver la Matrice Légitime.
- Come again ?
- C'est le nom donné à l'ordinateur que Burns Breton a subtilisé à Kennedy Fleurinor, le secrétaire de monsieur Légitime, chef comptable et contrôleur général de la Fondation Zanmi d'Haïti. Quiconque contrôle cette machine contrôle tous les autres ordinateurs qui lui sont reliés. Je n'en sais malheureusement pas plus. Donnez-moi l'argent que vous m'avez promis et au plaisir de vous revoir, messieurs. Le travail m'attend, mon dîner refroidit, pis mon ventre est vide depuis hier peu avant minuit.
Philbert Hans-Orville Grosbois Sr. paye maître Bérubé-Castonguay tel que convenu. Ce dernier quitte la Lincoln en vitesse pour retourner au restaurant terminer son repas. Peu de temps après, Monsieur Nji Mbonjo vient reprendre sa place au volant de la limousine. Le camerounais montre à Grosbois l'argent qu'il a récupéré de force à Maître Bérubé-Castonguay. Il raconte à ses deux passagers comment il a assommé et recouvert de planches de bois et d'une bâche industrielle l'homme de loi terrifié. Le trio emprunte le tunnel Ville-Marie et prend la sortie de la rue Guy. Ils veulent se rendre chez Replica Entertainment dans l'espoir d'amasser des indices afin de faire progresser l'enquête et aussi comprendre les liens qui relie cette agence de casting de Westmount à Moïse Berri. Gustave Amaury Quick rejoint Suleyman Abdel Aziz à Boston pour obtenir des informations sur les dirigeants de cette entreprise introuvable sur la Toile.
- Oubliez Replica, messieurs. Rendez-vous sans tarder à la clinique de chirurgie esthétique du docteur Rachel D. Eisner dans l'arrondissement d'Outremont, fait l'informaticien. Elle connaît la véritable identité de Moïse Berri.
- Je vous entends très mal, Suleyman, le bruit de fond est insupportable.
- Je répète, Rachel, D comme dans David, Eisner. Nous sommes au vingt et unième siècle, monsieur Quick, pourquoi devons-nous passer par cette opératrice débile avant de pouvoir se parler ?
- Rogatien Gingras a insisté pour qu'on utilise ces cartes d'appels australiennes qu'il nous a donné afin d'éviter toutes formes d'espionnage ou de piratage. Que se passe-t-il, Suleyman, de qui tenez-vous cette information ?
- Tenez-vous loin de ce Gingras, avertit Suleyman, cet homme fait partie de la bande à Berri. Il en est peut-être le cerveau. Alistair Stetson était un leurre. Il s'agit d'un avocat de Chicago qui passait des vacances familiales aux Îles Caïmans chez son père, Ashley Stetson, un banquier de Londres au lourd passé criminel, étroitement surveillé par la police des marchés financiers de nombreux états. Moïse Berri a profité de la présence de Stetson dans les Îles chez son père pour lancer les enquêteurs et nous-mêmes sur une fausse piste. La conversation téléphonique que vous avez eu avec Alistair Stetson samedi était en fait un appel local de Montréal, probablement effectué par Rogatien Gingras lui-même. Stetson vient tout juste d'être libéré du poste de police de Georgetown. Il a été questionné toute la nuit par des inspecteurs du Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies. J'ai retracé l'adresse IP de l'ordinateur qui vous a redonné le contrôle sur vos portefeuilles ce matin. Il s'agit du même PC qui draine les fonds de la Fondation Zanmi d'Haïti vers un compte privé de la Royal Bank des Caïmans depuis le début. C'est aussi la même machine qui transfère tous les capitaux des Fonds Héritage Légitime vers Rimouski ; le même ordinateur qui fout le bordel aux quatre coins du globe depuis jeudi soir. D'après les coordonnées géographiques de l'émetteur GPS de cet ordinateur, que je suis parvenu à réactiver en suivant le parcours des reçus électroniques de ses dernières transactions, cette machine se trouve en ce moment dans les environs de Mizérikod, fort probablement entre les mains de Rogatien Gingras. Comprenez-vous, monsieur Quick ? Il ne s'agit pas d'une coïncidence. Le passé de ce personnage n'existe tout simplement pas, comme s'il avait été créé, comme ça, sorti tout droit de l'imagination d'un génie criminel, puis complètement effacé. Je n'ai trouvé aucun certificat de naissance ou de numéro d'assurance sociale au nom de Rogatien Gingras, aucune trace de contravention, de bulletin scolaire ou de dossier médical ou dentaire. Selon les informations que j'ai piquées à l'Agence des services frontaliers du Canada et au US Customs and Border Protection, Rogatien Gingras n'a jamais franchi les douanes d'aucun pays de ce côté de l'Atlantique. Cela est incompatible avec ses fonctions qui nécessitent des déplacements fréquents. Le trajet qu'il a emprunté pour se rendre en Haïti révèle nettement que nous avons affaire à quelqu'un qui vit constamment dans la clandestinité. Après vous avoir quitté à Montréal samedi, son GPS place Gingras au beau milieu du fleuve Saint-Laurent, dans la réserve d'Akwasasne. Il voyageait probablement en bateau pour éviter les douaniers. Il réapparaît brièvement quelques heures plus tard dans la région de Buffalo, puis refait ensuite surface près de la 95 Sud, d'abord à la vitesse d'un train, entre Philadelphie et Jacksonville, puis à la vitesse d'un autocar entre Jacksonville et West Palm Beach. J'ai perdu son signal radio un bon trois heures, puis Rogatien Gingras a resurgi aux alentours de Montego Bay en Jamaïque. Soixante minutes plus tard, notre homme se trouvait dans le secteur de l'aéroport Antoine-Simon des Cayes en direction d'Aquin, de Miragoâne puis de Mizérikod, cette fois beaucoup plus lentement, probalement à dos d'âne ou carrément à pieds.
- Rogatien Gingras a pourtant dirigé des ONG en Haïti pendant des années. Les autorités en place le connaissent. Il a développé des liens étroits avec la population, les autorités et les administrateurs locaux.
- Transportez votre enquête à la clinique de chirurgie esthétique du docteur Rachel D. Eisner, monsieur Quick. J'ai des raisons de croire que Rogatien Gingras et Moïse Berri travaillent de pair ou sont en réalité une seule et même personne. L'un ne peut exister sans l'autre. Tout porte à croire qu'il aurait subi une intervention chirurgicale, mais gardé ou inventé ses deux identités pour continuer à induire les gens en erreur grâce à sa faculté d'occuper deux lieux en même temps.
- Communication failure… fait la voix mécanique de l'opératrice.
- Qu'est-ce que c'était ? demande Amaury Quick.
- Gingras vous a donné ces cartes d'appels. Il écoute et enregistre sans doute notre conversation. Vous aurait-il donné autre chose ?
- Merde ! nous circulons dans sa Lincoln.
- Déverrouillez immédiatement toutes les portes et débarrassez-vous en le plus vite possible. Y mettre le feu ne serait pas une mesure exagérée. Soyez prudents, monsieur Quick, Berri connaît votre destination. Ne vous présentez pas à l'adresse de cette clinique désarmés.
- Ne vous inquiétez pas, Suleyman, nous ne sommes pas seuls.
- We are sorry, poursuit la voix mécanique, the party you have reached is currently unavailable, please try again. Thank you for calling.
20d
Le Leader
Le commissaire Yves-Arnold Malvenu vérifie pour une trentième et unième fois la serrure de la porte de sa chambre d'hôtel. Il colle littéralement son iris sur le métal froid du judas. La position du pêne dormant confirme qu'elle est verrouillée. Il rase les murs jusqu'à la fenêtre, s'assure que les rideaux sont toujours fermés et le moustiquaire intact. Il s'accroupit ensuite pour éviter d'être vu par ses ombres mouvantes en forme d'avocatiers qu'il croit l'épier, puis rampe à plat ventre jusqu'à la salle de bain pour aller fermer le robinet laissé ouvert depuis un bon moment. Malvenu entend des bruits de pas dans le couloir, des pas de danse ou des pas de course, il ne sait plus. Hallucination auditive ou non, quelqu'un a mis la Police Nationale d'Haïti au courant de sa présence dans la commune de Ouanaminthe.
Des policiers font du va-et-vient sur la rue Saint-Pierre depuis au moins deux heures. Ces agents savent que le commissaire occupe une des unités de l'hôtel Paradis, mais ils ignorent cependant sous quel nom il l'a loué, en l'occurrence celui de Jean-Hubert Champignon, alias Banban Le Poudreux, connu aussi dans le millieu interlope de l'Artibonite comme Banban Escroc Barbe à cause de sa barbichette. Ce n'est qu'une question de temps, pense le commissaire, avant que ces agents ne décident d'enlever leurs gants blancs pour investir toutes les chambres de l'hôtel sans montrer de mandat. Malvenu a donc raison d'avoir peur. L'excès de cocaïne dans son sang n'est pas seul responsable de sa panique.
En plus d'avoir ces flics sur les talons, Yves-Arnold Malvenu aura aussi des comptes à rendre à Willy Bossal, le narcotraficant avec qui il brassait des affaires depuis deux décennies. En révélant le stratagème et la cachette du commissaire Malvenu aux autorités, Moïse Berri a du même coup fait de lui un traître ; le pire qualificatif à voir annexé à son nom dans le milieu ultra violent du commerce illicite de la drogue. Le commissaire aura du mal à se disculper, car il était seul à connaître ses renseignements. Moïse Berri a probablement suivi et filmé Malvenu à son insu alors qu'il se rendait au caveau familial pour y déposer des fleurs ou faire le ménage. Le délégué départemental, le sous-ministre de la justice, ainsi qu'un haut-fonctionnaire Uruguayen de l'ONU, arrivé la veille de New York, étaient sur place lorsque les cercueils des aïeux du commissaire corrompus, bourrés de came et d'armes, ont été ouverts à coups de hache et de pied-de-biche.
Le revolver d'Yves-Arnold Malvenu repose sur la table de chevet, entre un bouquin couvert de poussières et un pot vide. Le commissaire réalise en l'ouvrant que ce livre est en fait une Bible version Second. Il tombe au hasard sur le chapitre 17 du Livre de Samuel, où l'enfant David terrasse un guerrier d'expérience nommé, Goliath. Comme il se trouve à Ouanaminthe pour une noble cause, soit celle de sauver son fils, et que le thème de la filiation est récurrent dans cet ouvrage millénaire, Malvenu interprète le passage à sa façon afin d'y voir un signe. Les coincidences n'existent pas si on croit à la doctrine de la prédestination, se dit Malvenu en commençant à charger le barillet de son arme.
Lorsque le commissaire Malvenu a eu vent de l'arrestation de Jean-Hubert Champignon sur la Place des Présidents de Mizérikod samedi soir, il est accouru au commissariat pour enfin faire connaissance avec cet insaisissable trafiqueur, personnage au comportement récidivant et constamment sujet de conversations chez Fresnel Beltias Coiffeur, de légendes urbaines et de bavardages policiers. Un criminel de carrière sans fiche d'identification policière et sans description disponible auprès des informateurs de métiers ou amateurs vivants dans la rue visage.
Raison de plus pour rendre visite à Champignon, Willy Bossal offrait dix mille dollars pour sa tête, deux mille pour sa main droite, coupable de l'avoir volé, ainsi que trois cent dollars à quiconque s'occuperait de lui foutre une violente raclée avec os brisés en son nom.
Malvenu a donc offert deux bouteilles de Chivas Regal et des cigares cubains aux gardiens de la paix sur place, puis les a envoyés prendre du bon temps et un peu d'air à l'extérieur. En voyant arriver le commissaire vers sa cellule, un trousseau de clé dans les mains, Champignon, alias Banban Le Poudreux, connu aussi comme Tit Buzz dans Carrefour, Passe-Frontières à Ouanaminthe et El Comerciante Haitiano de l'autre côté de la frontière, s'est mis à papoter de la pluie et du beau temps, l'air tout à fait serein. Pendant que Champignon continuait de jacasser, le commissaire Malvenu s'est dirigé au fond du poste vers un vieux casier rouillé. Il en a sorti un maillet à tête de caoutchouc, deux boules de billards, ainsi qu'une masse de cinq kilos entièrement recouverte de ruban adhésif isolant. Malvenu n'avait besoin que de trois cent dollars et savait le tueur Mortimer Nordin en ville pour rapporter l'exécution de son travail à Willy Bossal, son chef et commanditaire. Le commisaire a ôté son chapeau, retiré sa veste, exécuté quelques rotations cervicales pour se réchauffer, remonté ses manches de chemises et enlevé un soulier.
Champignon est devenu muet et a soudainement perdu son calme, quand il a vu le commissaire Yves-Arnold Malvenu introduire une première boule de billard dans une chaussette. Malvenu lui a promis de commencer par ses articulations et ses os longs avant de passer aux côtes, et de ne s'attaquer à sa tête qu'après son évanouissement. Le commissaire ignorait alors que son fils Pyram gisait gravement blessé sur un lit d'hôpital de Dajabón, en République Dominicaine.
- Qu'est-ce que tu racontes, saleté de ganache puant ? Tu trafiques sur le territoire de Willy Bossal sans payer d'impôts et tu fais du racket sur des honnêtes gens dans mon arrière-cour sans me donner ma quote ? Maintenant que je vais te péter et extraire toute la bile disponible dans ton foie par tes grosses narines, tu décides de te mettre à fabuler dans l'espoir de t'en tirer ? Tu n'as donc aucune notion de ce qu'est l'honneur ? Pyram est parti à la recherche d'un suspect à Fort-Liberté. Et sache qu'il est fichtrement bien accompagné.
- Je sais, a fait Champignon avec empressement, Evans Ferjuste qu'il s'appelle, le policier canadien de la diaspora. Et celui qu'ils traquaient, c'est le lieutenant Robin Monarque, le type à la peau glauque débarqué du Manitoba. Un pote à moi, Paul-Sylvain Row, celui que les journalistes du Cap surnomment Jason ; il raconte que Robin Monarque aurait perdu le nord magnétique quand il a appris que Pyram l'avait poursuivi jusqu'à Fort-Liberté afin de l'appréhender. Le Blanc, viré fou, a volé la voiture d'un employé de la Croix-Rouge et a pris la 6 direction sud-est vers Ouanaminthe avec sa douce. Votre fils a plongé derrière lui avec son partenaire. Quand ils sont arrivés à Ouanaminthe, la police locale aurait annoncé à Pyram que le manitobain et la dame leur avaient échappé de justesse. Le couple se trouvait désormais en territoire Dominicain, quelque part dans la Cordillère Centrale. Du coup, Pyram est parti les chasser sans permission ni mandat de l'autre côté de la frontière et leur a finalement mis le grappin dessus. Sur le chemin du retour, des gabelous improvisés et inexpérimenés les auraient pris pour des contrebandiers. Ça pardonne pas, le trafic d'être humain en Dominicanie. Les choses ont mal tourné et il y a eu échange de tirs. Je doute que le gouverneur du Dajabón laisse partir Pyram et son coéquipier sans répondre de leurs gestes devant un tribunal quelconque. La puissance de feu déployée par votre fils et son copain canadien lors de l'affrontement soulève de lourds soupçons du côté dominicain. Disons que des policiers normaux font rarement usage d'explosifs de type plastic. Bref, Pyram serait dans un hôpital de Dajabón, mais j'ignore dans quel état. Je connais des hommes qui n'ont pas froid aux yeux et ce coin de pays comme le fond de ma poche, monsieur le commissaire. Ici, je ne sers pas à grand chose, surtout qu'y a ni magistrat ni jury pour me juger, à part ces enragés installés sur le boulevard Malcolm X. avec leur échafaud et le rhum qui coule à flot. Je pourrais vous aider à sortir votre fiston de ce bourbier avant qu'il ne se retrouve devant un juge raciste, nationaliste et partial animé d'une haine viscérale. Vous et moi, nous étions pas nés en 1937, quand ils ont amorcé le génocide des Haïtiens sous Trujillo, mais vous savez très bien qu'ils ne nous aiment pas dans la partie orientale d'Hispaniola. Le pétrole attire une manne d'aventuriers par ici depuis hier. Nous pourrions monter une jolie équipe de mercenaires et aller tous deux régler nos affaires.
- Il nous faudrait une véritable armée. Ils disposent d'un budget militaire de l'autre côté. Je les paierais comment ces hommes de toutes façon, y a pas un sou en circulation libre dans toute la ville comme dans la région ?
- Qui a parlé d'argent, mon commandant ? Quatre hommes par kilos, un kilo pour moi, douze hommes, une escouade, vous fournissez les armes.
- Des kilos de quoi, s'alarme le commissaire Malvenu, des kilos de sucre ?
- Jouez pas à l'innocent, le mal venu. Les gens ne vous appellent pas Cali Medellin Cessna dans votre dos pour rien. Y a des photos compromettantes de vous en plein action qui circulent entre les mauvaise mains et sur le Web. D'accord qu'il peut s'agir de photos truquées, mais disons que ça paraît très mal. Cela pourrait servir de munitions aux jaloux qui veulent votre perte.
- Où sont ses photos ? s'affole le commissaire Malvenu.
- Tous les habitants de Mizérikod qui possède un téléphone cellulaire acheté chez Mullet 32 Gig ont reçu le même courriel, avec un fichier rempli de clichés vous montrant en train de transiger ce qui semble être de la coke avec des latinos en tenue militaire et des gringos à cravates.
Le commissaire Yves-Arnold Malvenu et Jean-Hubert Champignon sont arrivés à Ouanaminthe dimanche soir. Champignon, alias, Banban Le Poudreux, a insisté pour tester la marchandise dès qu'ils se sont retrouvés seuls dans leur chambre d'hôtel. Un échantillon lui était aussi nécessaire pour faciliter le recrutement de ses hommes de main et mercenaires. La démonstration s'est vite transformée en abus de substance sévère. Banban a quitté l'hôtel en pleine nuit avec une partie de sa paye en poudre, promettant de revenir avec le personnel requis pour accomplir cette mission de libération dans l'après-midi de lundi. Le commissaire Malvenu sait très bien qu'il n'aurait pas dû faire confiance à ce craqueur de Champignon, mais il était fortement intoxiqué au moment de la prise de cette décision. Malvenu ne peut malheureusement pas remonter le cours du temps afin de corriger cette grave erreur de jugement.
Amédée Fleurinor a lui aussi passé la nuit à Ouanaminthe, dans une chambre de l'Idéal, un hôtel situé non loin du Paradis. L'ex-maire de Mizérikod a déguerpi de la ville dimanche matin en apprenant que le capitaine José Pintado le recherchait pour discuter des droits de propriétés que Fleurinor avait en sa possession. Deux personnes dans la commune étaient au courant de l'existence de ces papiers : le géôlier Oscar Perceval et lui-même. Burns Breton n'avait aucun intérêt à le trahir, puisqu'il détenait dix pour cent des parts. Burns Breton avait de plus confirmé vendredi avoir reçu la bénédiction de Déodas-Démosthène Légitime en présence du fils du maire, Kennedy Fleurinor, comme témoin. Que Moïse Berri ait pu obtenir une copie de ces documents en si peu de temps pour le dénoncer à la MINUSTAH relevait du mystère le plus complet.
Déterminé à maintenir en vie son rêve de devenir prochainement milliardaire grâce à son pétrole, Amédée Fleurinor est venu à Ouanaminthe dans le but de traverser la frontière lundi après-midi pour ensuite se rendre dans la ville de Dajabón. Il compte y rencontrer le colonel retraité, Baudelaire-Aristote Fleurant, frère du sénateur Louis-Edmond Fleurant, déchu de son rang en 1996 lors de la dissolution de l'armée d'Haïti. Le but d'Amédée Fleurinor rappelle les aspirations d'Alexandre le Grand, Xerxès ou Genghis Khan : lever une armée rebelle et marcher sur Port-au-Prince afin de renverser le gouvernement Martelly. Une fois président de facto et maître incontesté du pays, Fleurinor promet d'y aller graduellement avec ses réformes, question de ne pas semer l'inquiétude dans les couloirs de l'OEA. Il se nommera tout d'abord président d'un comité militaire exécutif provisoire, puis président du conseil militaire de gouvernement. Il se fera ensuite élire président de la république par suffrage universel contre des opposants qu'il choisira judicieusement. Au lendemain du vote, Amédée prévoit d'abroger la constitution pour aussitôt s'instituer président à vie avec droit de regard sur son succéseur et droit de véto sur les décisions de la Cour de Cassation. Comme Fleurinor est originaire du Cap et que les vestiges du Palais Sans-Souci s'y trouve déjà, notre homme se voit déjà la tête bien couronnée l'année suivante sous le nom pas trop compliqué de Amédée 1er, roi d'Haïti, sans trop faire de bruit. Une fois qu'il aura expulsé toutes les puissances étrangères paternalistes et leurs ambassadeurs présents en sol d'Haïti, formellement interdit l'émigration puis réinstituer la peine de mort afin de garrotter tous ses détracteurs, Amédée 1er prendra, cela va de soi, le titre impérial comme l'ont fait Soulouque et Dessalines au dix-neuvième siècle.
Il devait être trois heures du matin lorsque l'ex-maire de Mizérikod a aperçu Banban Le Poudreux sur la rue Espagnole, en train de négocier de ses tarifs jugés excessifs avec une tapineuse bruyante et indiscrète. Amédée Fleurinor a couru à la rencontre de Jean-Hubert Champignon. Au bout de trois minutes, un Champignon extrêmement agité et volubile le mettait au courant de la présence du commissaire Malvenu à Ouanaminthe et de tous les plans de ce dernier. Banban Champignon apprenait aussi du même coup à Fleurinor que celui-ci était activement recherché par toutes les forces policières du pays afin de répondre à de multiples accusations de vol, de corruption et de haute trahison. Franchir la frontière sans son aide serait l'équivalent de jouer à la roulette russe avec cinq cartouches vides en comptant uniquement sur son horoscope, a indiqué Banban. En révélant seulement le strict minimum sur son futur rôle de Chef d'état avec vision impérialiste à Jean-Hubert Champignon, l'ancien maire devenu légèrement mégalomaniaque recrutait sans grand effort dans son comité militaire, un premier adepte de sa philosophie politique comme conseiller stratégique et aide-de-camp.
Quelqu'un frappe à la porte de la chambre d'Yves-Arnold Malvenu avec insistance. Il ne s'agit pas de son imagination cette fois. Le commissaire se met aussitôt en position de tir.
- Que es ? demande-t-il en espagnol.
- El Comerciante, répond Banban, alias Champignon.
Malvenu ouvre doucement, le canon de son .38 dirigé vers le crâne de Jean-Hubert Champignon. Amédée Fleurinor se tient tout sourire à côté de lui, l'air d'un vrai cornichon.
- Vous venez ici pour m'arrêter, Fleurinor ?
- Pour vous aider, Malvenu. Moïse Berri m'a trompé moi aussi. Une division entière m'attend à Dajabón pour me mettre à sa tête en tant que lieutenant-général avec le tire de Lider Maximo de la Grande Révolution. Le futur Guide Sublime du pays se tient devant vous, Malvenu. Veuillez maintenant s'il-vous-plaît baisser cette arme. C'est plutôt impoli et très déplaisant de ce côté-ci du canon.
- L'hôtel est cerné, se décourage Malvenu, vous venez de bousiller mon plan.
- Banban Champignon et ses hommes ont créé une diversion sur la rivière Massacre afin de duper la police de Ouanaminthe et les bouchers de Willy Bossal qui vous pourchassent. La voie est libre. C'est jour de marché, le poste frontière demeure sans réelle surveillance pour les citoyens des deux pays jusqu'à seize heures.
- N'oubliez pas la paye pour mes hommes, rappelle Champignon.
- Attendez une minute, réagit le commissaire Malvenu. Qu'advient-il du sort de mon fils dans tout ça ? Je vous dis bravo pour vos plans de conquête du monde connu, Fleurinor, mais mon petit Pyro passe en premier dans l'équation.
- Faites-moi confiance, Monsieur le Premier ministre.
- Comment ça, Monsieur le Premier ministre ? s'étonne le commissaire Malvenu.
- Ce n'est qu'un début, mon cher Yves-Arnold. Demeurez fidèle à mon programme, et quand vous aurez gradué, on vous acclamera dans tout le royaume comme duc de Léogâne et grand maréchal du grand pays d'Haïti. Malvenu est mort, vive Malvenu !
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